À la croisée des arts François Alu, je danse donc je suis…
À la croisée des arts

François Alu, je danse donc je suis…

24/11/2022
© James Bort

Le danseur, qui a été nommé étoile au printemps dernier aime se lancer des défis, comme un seul en scène ou sa participation au jury d’une célèbre émission de danse.

« Si je devais me présenter, je dirais : Je m’appelle François Alu, je fais 1,80 m, j’ai les yeux bleus et je danse. Je n’emploierais pas le mot danseur, il ferait référence à une profession. Danser est ma passion. Je danserai tout le temps », disait en janvier 2015 celui qui était à l’époque premier danseur du ballet de l’Opéra national de Paris. Interviewé par le magazine Têtu, qui venait de le désigner « homme le plus sexy de l’année», le jeune homme de 22 ans tutoyait déjà la perfection dans les chorégraphies de Jerome Robbins, George Balanchine, William Forsythe ou de la très branchée Crystal Pite. Récoltant des salves d’applaudissements à chacune de ses apparitions, ce passionné, perfectionniste et quelque peu opiniâtre était promis à un brillant avenir. Pourtant, aucun des directeurs de la danse qui se succèdent à la tête de la prestigieuse institution ne prendra la peine de l’élever au rang d’étoile.

Qu’à cela ne tienne, des spectateurs scandalisés par cette injustice et une presse spécialisée témoin de son ascension fulgurante lui décernent le titre d’« étoile du public ». Las des tensions en interne et des distributions de plus en plus rares, le Berrichon touche-à-tout prend une année sabbatique pour étoffer son profil d’artiste-entrepreneur. D’un côté, il veut écrire avec Samuel Murez, produire et interpréter son seul en scène Complètement jetés et, de l’autre, accompagner et conseiller ceux qui le souhaitent grâce à des séances de coaching. Si certains se morfondent pendant le confinement, François Alu renverse la vapeur et met en ligne du contenu feel good fait maison pour rester en forme et motiver sa communauté.

La direction des divertissements de TF1 lui propose un fauteuil dans le jury de Danse avec les stars à la rentrée 2021. Un irrésistible nouveau défi qui le propulse le vendredi en prime time. Devant des millions de téléspectateurs, il parle de cadre, de musicalité, de rebond et de port de bras notamment à Dita Von Teese, Tayc, Bilal Hassani ou Wejdene. « Danse avec les stars m’a permis de sortir de ma zone de confort, se confie-t-il. J’ai découvert l’exigence des danses sportives et les ponts qui pouvaient exister avec ce que j’ai l’habitude de pratiquer. J’y ai également rencontré des artistes qui, faute de contrat à l’année, doivent sans cesse se débrouiller pour survivre. J’espère que, de mon côté, j’ai pu donner envie à quelques téléspectateurs de venir découvrir l’univers du spectacle vivant. »


François Alu interprète le personnage de Solor dans La Bayadère de Noureev, sur la scène de l’Opéra de Paris © Julien Benhamou

La direction de la danse à l’Opéra national de Paris renoue le contact et lui propose de revenir danser Solor dans La Bayadère de Noureev. Empêché par une blessure, François Alu finit par exceller dans ce rôle emblématique ; une prestation couronnée par son sacre, un samedi d’avril 2022 sur la scène
de l’Opéra Bastille. Enfin ! soupire-t-on. Et lui d’analyser avec lucidité : « J’avoue qu’au bout d’un moment, j’ai fini par me détacher du titre d’étoile, mais je suis ravi de l’offrir à ma famille qui l’espérait depuis longtemps. En réalité, je n’ai pas suivi les conseils, je n’ai pas courbé l’échine, ni dit amen à tout ; alors, sans grande surprise, ma nomination n’est arrivée qu’au bout de sept ans. Mais je suis probablement le danseur le plus libre aujourd’hui. » À l’âge de dix ans, François avait annoncé à ses parents son souhait d’intégrer l’école de danse pour suivre les pas de Patrick Dupond qui l’avait subjugué dans son interprétation de la variation de Basilio dans Don Quichotte. Aujourd’hui, il peut se targuer d’avoir réalisé son rêve de petit garçon, mais « l’éternel insatisfait » – comme il se présente – a encore beaucoup d’autres projets sur le feu, comme jouer au cinéma par exemple.

Mais quel emploi du temps !

En cette rentrée, en sus des ses représentations à l’Opéra, et de sa présence au sein du jury remanié de Danse avec les stars, François Alu est reparti en tournée avec Complètement jetés. Ce spectacle introspectif mêlant danse et stand-up avec une bonne dose de sentiments personnels pointe du doigt un système scolaire avec lequel il ne s’est jamais senti en adéquation. « Dans notre société, la prétendue normalité préfère éviter les personnes différentes qui finissent hélas par être marginalisées. Le message que je veux faire passer, insiste-t-il, est : soyez vous-même. Je défends l’idée que, dans un groupe, un élément étrange peut être une source d’originalité au point que les autres finissent par l’adopter. Être entouré de peu de gens ne devrait pas représenter un problème puisque tu dois te rappeler que les personnes qui restent tiennent vraiment à toi et ont la volonté de faire partie de ton monde. »

Et de reprendre au sujet de l’exercice du seul en scène, qui se révèle être d’une grande complexité : « Il faut se raconter, danser (l’artiste tient à préciser qu’il aligne 12 soli dans le spectacle, ndlr) et bien entendu divertir. Je me suis intéressé à l’ésotérisme pour me retrouver – j’en avais vraiment besoin – avant de pouvoir retrouver le public, confie-t-il. En prenant congé, j’ai senti le besoin de vibrer. Je devais donc augmenter les risques, me plonger dans l’inconnu et monter sur scène seul et sans filet. Si la proposition plaît, la récompense est énorme et, dans le cas contraire, je suis le seul à blâmer. Je prends comme exemple celui d’une personne qui m’a écrit pour me dire qu’elle avait détesté le spectacle. Paradoxalement, j’en tire une certaine satisfaction puisque je considère que j’ai touché quelqu’un en plein cœur, qui a pris le temps de mûrir sa réflexion puis de trouver la formule pour dire combien le spectacle lui avait déplu. En réalité, la pire chose que l’on puisse me dire après un spectacle est : c’était sympa. Je préfère les réactions tranchées. » Car François Alu est adepte de sensations fortes quelles qu’elles soient. L’intensité et le haut débit sont les moteurs de son quotidien.


François Alu élevé au rang d’étoile en avril dernier © Julien Benhamou

« Pendant la préparation de mon spectacle, je m’étais mis en mode hyper compétitif, prenant exemple sur David Goggins (super athlète de l’endurance qui a participé à dix éditions de la compétition Ironman, ndlr), je courais quatre-vingt-dix minutes par jour en récitant mon texte et je refusais de boire une goutte d’alcool. Mais il m’arrive aussi de me lâcher en me disant que j’ai envie de profiter de la vie. Je passe souvent d’un extrême à l’autre, et ce n’est pas parce que je me mets facilement en colère contre des injustices que je ne sais pas trouver le moment pour bien me marrer. » Et lorsqu’on l’interroge sur son hypersensibilité, il annonce en toute franchise : «Elle me conduit à vouloir être plusieurs personnages à la fois, à faire des tas de choses en même temps, ou à développer un sens aigu du mimétisme. Il suffit que je passe quelques heures avec une personne pour être capable de reproduire sa gestuelle ou reprendre sa façon de parler. Plus jeune, j’étais extrêmement influençable. J’avais l’impression de ne pas exister ou plutôt de n’exister que par l’influence que les autres pouvaient exercer sur moi. Aujourd’hui, j’ai une meilleure maîtrise de la situation. Je laisse consciemment certaines personnes déteindre sur moi mais, en même temps, je sais que je peux y couper court. »

Bien sûr, en guise de conclusion, on ne peut dès lors qu’être tenté de lui poser la question à l’inverse, tant il représente lui-même une source d’inspiration pour les jeunes danseurs. Et pourtant… « Je ne me vois pas comme un modèle pour la nouvelle génération, réfute-t-il. Je passe le plus clair de mon temps non pas à me soucier de la façon dont je peux inspirer les gens, mais à me demander comment je peux m’améliorer. » La touche étoile ?

OSCAR HELIANI

Un article à retrouver dans LYRIK n°2.

À voir :

Complètement jetés de Samuel Murez et François Alu, en tournée.

Sur le même sujet :

François Alu quitte l’Opéra de Paris

Pour aller plus loin dans la lecture

À la croisée des arts Au cinéma, les cheffes prennent le pouvoir  

Au cinéma, les cheffes prennent le pouvoir  

À la croisée des arts Wagner au miroir de l’art contemporain (2) 

Wagner au miroir de l’art contemporain (2) 

À la croisée des arts Wagner au miroir de l’art contemporain (1)

Wagner au miroir de l’art contemporain (1)