À la croisée des arts Wagner au miroir de l’art contemporain (1)
À la croisée des arts

Wagner au miroir de l’art contemporain (1)

16/01/2023
Tristan und Isolde par Bill Viola et Peter Sellars © Vincent Pontet / OnP

Bien que peu sensible aux plasticiens de son époque, Richard Wagner a eu sur eux une influence considérable, dont l’écho s’est perpétué tout au long du siècle dernier, et reste vif encore aujourd’hui. Petit tout d’horizon des relations des artistes de notre temps avec le maître de Bayreuth, à l’occasion de la reprise, à l’Opéra de Paris, du Tristan und Isolde magnifié par Bill Viola.

Partie 1/2 : De l’atelier à la scène

Lorsque l’on songe à Wagner et à l’art contemporain, c’est immédiatement le Tristan und Isolde de Bill Viola qui vient à l’esprit. Il est vrai que ce long poème filmique, qui va de la première à la dernière note de la partition, et plonge le chef-d’œuvre wagnérien dans un univers profondément poétique et spirituel, est, à ce jour, la réalisation plastique la plus radicale proposée par un artiste contemporain. 

Même si le maître de Bayreuth n’était guère sensible aux arts plastiques, de nombreux peintres et sculpteurs ont été fortement influencés par son œuvre, et en ont nourri la leur. Soit directement, en concevant des décors et des costumes pour les représentations de ses opéras. Soit indirectement, en créant des œuvres sous l’influence de ses thèmes de prédilection. Soit, enfin, de manière plus vaste encore, en reprenant à leur compte le concept de « Gesamtkunstwerk » (œuvre d’art totale) pour le décliner dans leur propre travail. 

Avant d’établir une liste – non exhaustive – des artistes ayant directement travaillé pour la scène wagnérienne, il convient de faire deux remarques. La première est qu’en faisant le calcul, on se rend compte que ce sont les opéras les plus « ouverts » sur le plan dramaturgique, ceux qui donnent le plus de liberté à l’imagination, qui ont surtout inspiré les artistes : LohengrinTristan und Isolde et ParsifalTannhäuser, qui met pourtant au premier plan un artiste, n’a pas bénéficié du même traitement. Sans doute trop narratif et contraignant, Der Ring des Nibelungen n’a pas non plus été un terrain de jeu propice aux artistes d’aujourd’hui. Quant à Die Meistersinger von Nürnberg, qui fait pourtant l’apologie de l’art nouveau, il est resté, peut-être parce que trop ancré dans le réalisme, complètement à l’écart d’une réelle vision d’artiste, même si certains décorateurs se sont, fort heureusement, affranchis du pittoresque dans lequel est habituellement située l’action.

Le scénographie comme œuvre d’art


Décor de Richard Peduzzi pour le troisième acte de Die Walküre de Wagner dans la mise en scène de Patrice Chéreau au Festival de Bayreuth en 1976. © Siegfried Lauterwasser. All rights reserved 2023 / Bridgeman Images

La seconde est que l’intérêt des artistes pour la scénographie théâtrale ne date que du début du XXe siècle, lorsque l’apparition du décor construit, en trois dimensions, leur donne l’impression de pouvoir donner réalité à leurs rêves. Wagner lui-même, et plus tard son épouse Cosima, proposèrent aux quelques rares peintres dont ils se sentaient proches – Hans Makart et Arnold Böcklin, entre autres – de réaliser des décors ou des costumes pour le Festspielhaus de Bayreuth, mais ils refusèrent, ne voulant pas donner l’impression de se livrer à une tâche subalterne. Juste renversement de l’histoire, lorsque Patrice Chéreau mit en scène sa fameuse Tétralogie à Bayreuth, c’est à Die Toteninsel (L’Île des morts) de Böcklin que Richard Peduzzi se référa explicitement pour le décor du troisième acte de Die Walküre.

Période particulièrement riche pour les arts de la scène, avec les expériences menées à Dresde par Adolphe Appia – qui finit par livrer sa vision de Tristan und Isolde à la Scala de Milan, quoique sans grand succès –, celle des constructivistes russes ou encore du Bauhaus, le début du siècle dernier n’eut, paradoxalement, que peu d’incidence sur le théâtre qui célébrait la « musique de l’avenir ». 

Un des premiers à rénover l’esthétique wagnérienne fut Alfred Roller qui, en 1903, pour le vingtième anniversaire de la mort de Wagner, réalisa à Vienne, les décors de Tristan und Isolde, en collaboration avec le compositeur et chef d’orchestre Gustav Mahler, alors directeur de l’Opéra. Conçus dans le style de la Sécession, ils étaient composés de volumes modelés par la lumière et associaient à chaque acte une couleur bien spécifique : l’orange lumineux pour le premier, le bleu nocturne pour le deuxième, le gris de la désolation pour le troisième.


Projet de costume d’Alfred Roller pour Tristan und Isolde de Wagner au Hofoper de Vienne en 1903. © Archives Charmet / Bridgeman Images

D’autres artistes allaient suivre, essentiellement à l’Opéra de Zurich, qui était alors un des théâtres les plus avancés en termes d’expérimentation scénographique : Gustav Gamper pour Parsifal en 1913, Carl Moos pour Tannhäuser en 1924, et Otto Baumberger pour Lohengrin en 1933.

La tentation wagnérienne

Mais la vraie révolution vint du Kroll Oper de Berlin, foyer du théâtre musical d’avant-garde, qui proposait aussi bien des créations que des mises en scène novatrices. Pour Der Fliegende Holländer en 1929, Ewald Dülberg, qui avait déjà fait sensation avec Fidelio, créa des décors constitués de blocs qui n’avaient plus rien de réaliste et jouaient sur les contrastes chromatiques, les seules touches de couleur vive étant apportées par les voiles rouge sang du vaisseau fantôme. Le spectacle fit scandale, et la Communauté des associations allemandes Richard Wagner, y voyant un « péché » contre l’esprit du compositeur, demanda au ministre de la Culture de l’époque d’y mettre fin.

Après la Seconde Guerre mondiale, Wieland Wagner, petit-fils du compositeur, et grand rénovateur du Festival de Bayreuth, qui n’était pas à proprement parler un plasticien, mais s’inspirait des méthodes d’Appia pour ses mises en scène, demanda en vain au grand sculpteur anglais Henry Moore de concevoir les décors du Ring. En revanche, après de nombreuses hésitations, l’autrichien Fritz Wotruba, qui s’était beaucoup battu contre le nazisme, accepta de concevoir des décors et des costumes pour cette même œuvre au Deutsche Oper de Berlin en 1967. 


Falk Struckmann (Gurnemanz) dans Parsifal de Wagner mis en scène par Pierre Audi, dans une scénographie d’Anish Kapoor au DNO d’Amsterdam en 2012. © Monika Rittershaus & Ruth Walz

Et d’autres artistes ne tardèrent pas à céder à la tentation : Günther Uecker (Parsifal en 1976 à Stuttgart, Lohengrin en 1979 et Tristan en 1981 à Bayreuth), Eduardo Arroyo (Die Walküre à l’Opéra de Paris en 1976, Tristan au Festival de Salzbourg dans des mises en scène de Klaus Michael Grüber), Victor Vasarely (Tannhäuser, dont la moitié des représentations, à l’Opéra de Paris, furent d’ailleurs annulées en raison d’une grève), Jannis Kounellis (Lohengrin à Sao Paulo), David Hockney (Tristan à Los Angeles), Gilles Aillaud (Parsifal à Amsterdam), Anish Kapoor (Parsifal également à Amsterdam, dans une mise en scène de Pierre Audi, et Tristan à l’English National Opera), l’architecte Daniel Libeskind (Tristan à Sarrebruck en 2001), Guillermo Kuitca (Der Fliegende Holländer à Buenos Aires), Jan Fabre (Tannhäuser à Bruxelles), Christoph Schlingensief (Parsifal à Bayreuth), Alexander Polzin (Lohengrin à Madrid en 2014), Georg Baselitz (Parsifalà Munich en 2018), et récemment Hermann Nitsch (Die Walküre au Festival de Bayreuth en 2021, dans une version mise en espace).

Mettre en scène un opéra dans un décor conçu par un artiste contemporain n’est toutefois pas un acte anodin, et demande souvent beaucoup d’humilité et de complicité, comme a pu le montrer Peter Sellars, avec la production de Tristan und Isolde mise en images par Bill Viola à l’Opéra de Paris.

À suivre…

PATRICK SCEMAMA

À voir :

Tristan und Isolde de Richard Wagner, avec Michael Weinius (Tristan), Eric Owens (König Marke), Mary Elizabeth Williams (Isolde), Ryan Speedo Green (Kurwenal) et Okka von der Damerau (Brangäne), sous la direction de Gustavo Dudamel, et dans une mise en scène de Peter Sellars, avec une création vidéo de Bill Viola, à l’Opéra National de Paris, du 17 janvier au 4 février 2023.

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