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On en parle

L’Opéra d’État de Budapest rouvre ses portes

25/03/2022

C’est avec une soirée de gala que l’Opéra d’État de Budapest a rouvert ses portes au public, le 12 mars dernier, après d’importants travaux initiés en 2017, qui avaient contraint ce lieu emblématique de la capitale de la Hongrie à demeurer fermé. Si la restauration du monument est l’élément le plus immédiatement visible, l’Opéra National Hongrois, qui l’utilise parallèlement à d’autres sites, a également mis ce temps à profit pour améliorer l’acoustique, réorganiser le fonctionnement des espaces de travail, réfléchir à comment attirer un nouveau public : un projet au long cours, donc, qui pose les bases de l’avenir de l’institution, dirigée par Szilveszter Okovacs.

Inauguré en 1884, l’Opéra d’État est l’œuvre la plus aboutie de l’architecte Miklos Ybl qui, avec la participation d’éminents artistes hongrois (Bertalan Szekely, Mor Than, Karoly Lotz…) et dans un style néo-Renaissance, a déployé une décoration grandiose et rutilante : dorures, marbres, bois sculptés, rouge omniprésent, fresques célébrant les Arts – la plus impressionnante, L’Apothéose de la musique par Karoly Lotz, orne le plafond de la salle, qu’un lustre de deux tonnes éclaire à l’aide de plus de deux cents ampoules.

Lieu de sociabilisation, où il s’agissait, au XIXe siècle, de voir et d’être vu, l’Opéra d’État mérite à lui seul la visite, illustrant le style flamboyant de Miklos Ybl et des peintres hongrois. Ainsi, en se promenant dans le hall, le grand escalier ou le foyer, l’œil est immédiatement attiré par les fresques représentant les Muses, les allégories des Beaux-Arts et de l’Architecture, ou encore le concours entre Apollon et Marsyas. S’interrogeant, dans son discours du gala d’ouverture, sur la nécessité d’avoir un bâtiment aussi somptueux, Szilveszter Okovacs a eu cette réponse : la beauté du lieu est ce qui accueille les artistes, mais aussi ce qui les protège.

Les travaux se sont aussi accompagnés de changements dans la fosse d’orchestre, ramenée à ses dimensions d’origine (elle avait été déplacée sous la scène, en 1912). Elle est également modulable désormais, afin d’être abaissée ou surélevée en fonction du répertoire interprété : un changement acoustique important, secondé par une modification des allées du parterre et l’emploi de matériaux plus légers, pour les tentures et panneaux latéraux de certaines loges, afin que le son bénéficie d’un déploiement plus favorable – dans une salle pourtant connue, depuis toujours, pour la qualité de son acoustique, considérée comme l’une des meilleures d’Europe.

Autre nouveauté : la jauge a diminué, passant de 1 260 à 1 000 places, en raison de l’agrandissement de la fosse et de changements dans les loges ; celles-ci contiennent désormais quatre places au lieu de six, afin d’améliorer la visibilité. Dans le même but, les sièges du second rang ont été surélevés. Cela pourrait paraître anecdotique, sauf que cela ne l’est pas. On comprend que l’Opéra National Hongrois n’a pas seulement cherché à restaurer un bâtiment, mais bien à repenser les conditions de la représentation. En un mot : à concilier patrimoine et exigences techniques d’une institution lyrique au XXIe siècle.

Car les travaux que nous venons d’évoquer sont seulement la partie émergée de l’iceberg, immédiatement visible par les spectateurs. En réalité, c’est derrière le rideau que se trouvait d’abord l’urgence : il fallait moderniser la machinerie et les lumières, utiliser de nouvelles technologies pour la régie… C’est d’ailleurs par là que la rénovation a commencé, avant que le gouvernement hongrois ne décide de restaurer l’intégralité du bâtiment. Désormais, les différentes plates-formes peuvent se surélever ou s’abaisser grâce à un mécanisme plus efficace, rapide et silencieux. Et le plateau peut être largement exploité par les metteurs en scène, grâce à ses différents niveaux, offrant un terrain de jeu renouvelé et performant aux artistes.

Le gala du 12 mars a, bien sûr, mis à l’honneur les forces de l’Opéra National Hongrois : son orchestre, ses chanteurs, son chœur, ses danseurs. Après l’hymne hongrois (dans sa version originale), dirigé par Adam Medveczky, puis l’Ouverture festive d’Ernst von Dohnanyi, sous la baguette de Balazs Kocsar, directeur musical de l’institution, Placido Domingo s’est vu confier trois pièces symphoniques : la « Marche -hongroise » de La Damnation de Faust, la Danse hongroise n° 5 de Brahms et la polka Eljen a Magyar ! de Johann Strauss fils. Est venu, ensuite, un pas de deux tiré de La Mégère apprivoisée de Goldmark, chorégraphié par Laszlo Seregi et interprété par la ballerine russe Tatiana Melnik et le danseur ukrainien Iurii Kekalo (un symbole qui tenait à cœur à la direction de l’Opéra). Enfin, des extraits de Hary Janos de Kodaly ont permis de rassembler les solistes Erika Gal, Csaba Szegedi, Laszlo Szvetek, Gabriella Balga, Csaba Sandor et Mihaly Kalmandy, ainsi que le chœur et le ballet de l’Opéra (enfants et adultes).

Un programme rendant hommage au répertoire hongrois, donc, ainsi qu’à sa tradition chorégraphique. Il ne pouvait en aller autrement, ce gala n’étant pas seulement un événement réunissant des mélomanes autour d’artistes triés sur le volet, mais bien l’expression de l’attachement du public à un haut lieu de la culture nationale, ce que la présence et le discours du président de la République, Janos Ader, ont souligné. Sa mise en espace a habilement mis en valeur les possibilités techniques du plateau (dévoilant sa profondeur, ses cintres, ses projecteurs, certains décors, ainsi que la mobilité de la fosse d’orchestre), tout en rappelant que si l’Opéra d’État est un lieu, il faut aussi compter avec ceux qui l’habitent et le font vivre au quotidien, à savoir les personnels de l’Opéra National Hongrois : plus de 150 choristes, près de 200 musiciens, 110 danseurs…

Comment faire face, maintenant, au besoin d’espace des ateliers, des techniciens, des artistes ? Comment optimiser les conditions de travail, dans une maison dont les murs ne sont pas extensibles ? La solution a été la délocalisation dans les Studios d’Art Eiffel, vaste complexe inauguré en 2020, sur le site d’une ancienne manufacture de locomotives, qui accueille désormais la plupart des ateliers – ceux dont la proximité immédiate avec les artistes n’est pas nécessaire –, ainsi qu’un studio d’enregistrement, des espaces de stockage pour les décors et les costumes, un auditorium, et évidemment des salles de répétitions. L’une d’entre elles a le grand avantage de posséder les mêmes dimensions que le plateau de l’Opéra d’État, permettant ainsi de répéter dans les conditions les plus proches possibles de la représentation.

Grâce aux Studios d’Art Eiffel, situés à 4,5 km à l’est de l’Opéra d’État, de l’espace a été dégagé dans le bâtiment « historique », notamment pour de nouvelles salles de répétitions et de nouveaux vestiaires – les pièces laissées vacantes ont été entièrement rénovées. Avec le Théâtre Erkel, qui lui est rattaché depuis 1951, l’Opéra National Hongrois possède donc, désormais, trois lieux pour accueillir son public, chacun avec une histoire, une architecture, un format qui leur sont propres – avec ses 1 819 places, le Théâtre Erkel a notamment permis d’assurer la continuité de la programmation (hors crise Covid) pendant les travaux de l’Opéra d’État, comme lors de la précédente rénovation, achevée en 1984. Cette répartition lui donne la possibilité de proposer, chaque année, une programmation dense, variée, et d’assurer une offre quasi quotidienne (voire pluriquotidienne) de spectacles, dans des saisons construites autour d’une thématique particulière : l’occasion de faire dialoguer les œuvres entre elles, et d’inciter les spectateurs à découvrir de nouveaux ouvrages.

Car le grand défi auquel l’Opéra National Hongrois fait face aujourd’hui est celui de l’occupation des sièges : il faut à la fois ramener les spectateurs dans la salle historique, et en attirer de nouveaux aux Studios d’Art Eiffel. Il s’agit également, et c’est un point important de la direction de Szilveszter Okovacs, de former le public de demain, en faisant venir les plus jeunes à l’opéra. Découverte des instruments de l’orchestre, ateliers chant, visite des lieux sous forme de jeu de piste, adaptation de grands classiques du répertoire dans des formes brèves… Les efforts déployés sont considérables pour préparer la relève.

Restauration ou renouvellement ? La question se pose, alors que l’emblématique Opéra d’État a rouvert ses portes, comme entre deux âges : avec son décor grandiose et le poids de l’Histoire habitant ses murs, mais aussi la vitalité des ensembles qui s’y produisent.

CLAIRE-MARIE CAUSSIN


© ATTILA NAGY

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