Opéras Asmik l’Enchanteresse à Francfort
Opéras

Asmik l’Enchanteresse à Francfort

04/01/2023
© Barbara Aumüller

Opernhaus, 11 décembre

Si les productions de L’Enchanteresse de Tchaïkovski (Saint-Pétersbourg, 1887) restent rares, c’est surtout en raison d’un livret médiocre, confus, redondant. À défaut de pouvoir rendre crédible cette histoire d’amour impossible, sur fond de relations familiales complexes, au XVe siècle, Vasily Barkhatov préfère biaiser, en proposant une lecture essentiellement politique, dans une Russie moderne où « ce sont l’Église et l’État qui décident seuls de ce qui légal ou illégal, moral ou immoral ».

Nastassia, dite Kouma, séduisante tenancière d’une auberge où l’on vient oublier son quotidien en bonne compagnie, devient donc une plasticienne, propriétaire d’une galerie d’art contemporain, où se côtoie une population branchée, affranchie de tout stéréotype de genre trop déterminé. Une aubaine pour Christian Schmidt et Kirsten Dephoff, qui peuvent multiplier les installations bizarres et les costumes extravagants… Au prix, malheureusement, d’une relative indéchiffrabilité, Vasily Barkhatov ne parvenant pas toujours à nous faire comprendre qui est important et qui ne l’est pas, dans cette mêlée indistincte d’artistes fêtards, confrontés aux intimidations de forces de police débarquant régulièrement.

Davantage d’apparente normalité du côté des puissants, dans un appartement néo-classique d’un luxe impersonnel, où les conflits se tissent sur une trame quotidienne futile. Séances de coaching sportif pour la Princesse Eupraxie, tête-à-tête insolite de son époux, le Prince Nikita, avec un énorme chien (Vladimir Poutine, grand amateur de ce genre de molosse, est clairement visé)…

Quant au Prince Youri, l’enfant du couple, la naïveté du personnage s’accorde bien avec ses manières de jeune boxeur, champion collectionnant les trophées, dont le punching-ball (à l’effigie de son père) trône au milieu du salon. Là encore, hélas, la trivialité des attitudes, au mieux digne de l’ordinaire d’une série internet, paraît souvent en porte-à-faux avec le chant.

On est davantage convaincu par la réalisation des actes III et IV, où les certitudes sociales vacillent, les deux univers se mélangent, et Nastassia/Kouma, artiste sensible et amoureuse, prend un peu plus de relief. Mais la succession de meurtres reste difficile, et la dernière scène, retour au salon cossu du II, avec le Prince Nikita sombrant laborieusement dans la folie, face à trois cadavres, paraît davantage ridicule que poignante.

De nombreux passages clés sont, il est vrai, plombés par l’absence de la Princesse Eupraxie de Claudia Mahnke, souffrante. Elena Manistina, chaleureuse voix de mezzo russe, doit rester reléguée sur le côté, pendant qu’une assistante tente de mimer approximativement son rôle. Autre remplaçant de dernière minute, Alexey Egorov s’est efforcé d’apprendre Païssi en trois jours, chant et mise en scène. Il s’y débrouille déjà bien, mais avec toujours la partition ouverte devant lui. Quant à Alexander Mikhailov, il manque de projection dans le Prince Youri, avec un timbre un peu serré. Là encore, une méforme saisonnière ?

Ne restent donc en lice que le Prince Nikita d’Iain MacNeil et la Nastassia/Kouma d’Asmik Grigorian. Le baryton canadien, membre de la troupe de l’Opéra de Francfort (Oper Frankfurt), convainc par une voix saine et une véritable autorité. Quant à la soprano arméno-lituanienne, comme à l’accoutumée, le naturel de son maintien en scène s’affranchit de toute convention.

Avec Asmik Grigorian, l’héroïne de l’opéra s’incarne vraiment sous nos yeux, audacieuse, libre, un peu désabusée, avec des gestes qui ne semblent jamais calculés, et une voix gorgée de lumière et de sève, qui porte les longues phrases du compositeur jusqu’à l’incandescence. Une performance prodigieuse, mais surtout, et avant tout, une artiste évidente, simple.

En fosse, Valentin Uryupin gère le lyrisme tchaïkovskien sans vulgarité, ni bavures, à la tête d’un orchestre bien contrôlé. Belle tenue des chœurs aussi, à l’exception du difficile ensemble a cappella du I, relativement incertain.

LAURENT BARTHEL


© Barbara Aumüller

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