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À la croisée des arts

Carmen : chroniques d’un féminicide

24/01/2023
Anita Rachvelishvili et Jonas Kaufmann
© Teatro alla Scala

Avant de devenir l’un des plus absolus succès de tout le répertoire lyrique, Carmen se présentait sous la forme d’une brève mais étonnante nouvelle de Prosper Mérimée. Si la forme a bien changé entre le petit bijou littéraire et l’opéra de Georges Bizet, l’essentiel des thèmes demeure : la liberté des femmes et la folie meurtrière des hommes !

Prosper Mérimée, aux racines du drame

Historien, archéologue et homme de lettres, Prosper Mérimée (1803-1870) devient en 1834 inspecteur des monuments historiques. Il sera l’un des premiers à vraiment moderniser ce poste, systématisant la recension sur notre territoire des sites « remarquables », se rendant lui-même sur les lieux pour en étudier l’intérêt historique et artistique, confiant à Viollet- le-Duc la restauration de monuments alors totalement en déshérence, comme l’abbaye de Vézelay ou la cité de Carcassonne… Curieux de tout, voyageur infatigable, Mérimée ne se contente pas de sillonner la France: de juin à décembre 1830, le voilà dans la péninsule ibérique, où il marche d’émerveillement en émerveillement. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’il rencontre la comtesse de Montijo, mère d’Eugénie, la future épouse de Napoléon III. Elle lui ouvre les portes du Tout- Madrid et lui parle pour la première fois d’un fait divers où toute l’âme espagnole semblait se résumer : celle d’une jeune gitane du nom de Carmen, assassinée par un certain Don José qui ne supportait pas sa liberté… Conscient du caractère sulfureux de cette histoire, où se mêlent sorcellerie, brigandages, amour libre et féminicide (comme on ne le dit pas encore à cette époque), Mérimée tarde à la coucher sur le papier. Alors que quelques premières nouvelles témoignent de ses escapades en Espagne (il y est en effet retourné en 1840), Carmen ne verra le jour qu’en 1845. Mérimée finit par accepter de l’éditer, deux ans plus tard, dans la Revue des Deux Mondes, justifiant ce choix par des soucis financiers: « J’ai fait une nouvelle immorale […] qui serait demeurée inédite si l’auteur n’eût été obligé de s’acheter des pantalons ! »

Une épure stylistique

Connu pour son style extrêmement épuré, Mérimée cisèle sa Carmen comme un véritable bijou. Il est vrai qu’il avait eu quinze longues années pour réfléchir à son sujet. Maîtrisant le castillan, il s’est nourri d’une littérature espagnole alors bien peu connue du public français, depuis l’anonyme La Vie de Lazarillo de Tormes (1554), premier roman picaresque dont seul Lesage saura tirer profit de ce côté-ci des Pyrénées avec son Gil Blas de Santillane (1715-1735), jusqu’aux Nouvelles exemplaires de Cervantès (1613). Son goût pour une prose dépouillée de superflu s’accommode tout particulièrement de ce sujet, surtout lorsqu’il s’agit de le présenter à un public français. Aller à l’essentiel, décrire avec une précision chirurgicale, voilà les clés qui devraient permettre de faire passer cette histoire sordide à l’érotisme toujours à fleur de peau. On comprend que Stendhal ait apprécié le style de Mérimée, lui qui cherchait aussi un certain atticisme littéraire, tandis que Victor Hugo n’avait pas de mots assez durs pour qualifier cette « esthétique du peu ». Il le stigmatisera même dans un poème :

Pas un coteau, des prés maigres, peu de gazon ;
Et j’ai pour tout plaisir de voir à l’horizon
Un groupe de toits bas d’où sort une fumée,
Le paysage étant plat comme Mérimée.

Chapitre trois, au cœur de l’inspiration

Mérimée choisit de structurer son récit en quatre temps inégaux. Dans son premier chapitre, le narrateur – qui lui ressemble beaucoup: un historien français visitant l’Espagne… – fait une halte avec son guide local, Antonio, près d’une source. Il y rencontre un homme à l’allure inquiétante, mais avec lequel il accepte de se rendre dans une auberge voisine pour y passer la nuit. Il comprend qu’il s’agit d’un certain Don José, l’un des brigands les plus recherchés du pays. Il l’aidera à s’enfuir durant la nuit, son guide ayant eu envie de gagner les deux cents ducats promis à qui permettrait à la police de retrouver le fugitif… Le deuxième chapitre se déroule une semaine plus tard : un soir, le narrateur rencontre Carmen, une jeune bohémienne qui lui propose de lui dire son avenir. Une fois chez elle, un complice surgit, qui s’apprête à couper la gorge au malheureux. Mais il s’agit de Don José, qui reconnaît celui qui lui a sauvé la vie. Il le laisse s’enfuir – non sans lui avoir volé sa belle montre. Quelques semaines plus tard, Don José est arrêté et condamné à mort. Le narrateur décide d’aller le rencontrer dans sa geôle. Don José refuse toute aide et toute messe, mais lui demande un ultime service: apporter à une femme à Pampelune la médaille qu’il porte au cou. Le troisième chapitre est celui qui inspirera Meilhac et Halévy pour élaborer le livret de l’opéra de Bizet. Don José décide de raconter son histoire au narrateur, depuis sa rencontre à la manufacture de tabac de Séville avec Carmen, dont il tombe éperdument amoureux, jusqu’à sa descente aux enfers: jeté en prison, dégradé, il finit par rejoindre la troupe de contrebandiers avec laquelle Carmen fait ses affaires… La relation qu’elle entretient avec un picador nommé Lucas – l’opéra le rebaptisera Escamillo – finira par avoir raison de lui : il la tue à coups de couteau avant de se rendre. Comme s’il cherchait à se dédouaner d’un récit aussi cru, Mérimée termine sa nouvelle par un chapitre savant et encyclopédique sur les Bohémiens, leur histoire, leurs mœurs – renouant ainsi avec l’aspect historique qui présidait aux premières pages de l’œuvre.


Clémentine Margaine (Carmen) et Charles Castronovo (Don José) au Deutsche Oper Berlin en 2018. © Marcus Lieberen

Le plus bel opéra du monde ?

La chance de Bizet fut d’avoir pour librettistes Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Rompus à l’opérette, dont ils ont contribué à renouveler le genre avec Offenbach (ils ont participé à la plupart de ses succès depuis Orphée aux Enfers en 1858 jusqu’à La Belle Hélène en 1864, La Périchole en 1868, sans oublier Les Brigands en 1869), ils savent mieux que personne comment trousser une histoire qui se tient, serrée, nette, vraisemblable et réaliste. Bizet n’aura plus qu’à laisser parler son génie musical. De fait, rares sont les opéras « sérieux » à bénéficier d’un livret aussi efficace : quasiment aucun temps mort, de la cou leur locale toujours en lien avec le fil narratif, une progression dramaturgique sans faille… Mais le sujet inquiète, le directeur de l’Opéra Comique fulmine : « La Carmen de Mérimée ! Est-ce qu’elle n’est pas assassinée par son amant ? Et ce, au milieu de voleurs, de bohémiennes et de cigarières ! » Pour ne rien simplifier, Bizet invente un langage musical d’une modernité qu’on n’avait encore jamais entendue à l’opéra : écoutez seulement l’air de Don José « La fleur que tu m’avais jetée », sorte d’arioso ouvert, qui se déploie en dehors du cadre habituel couplet/refrain et se termine par une perte quasi totale de la tonalité – au moment où José laisse entrevoir que l’amour lui a fait perdre la tête… Jamais non plus on n’a entendu une telle virtuosité dans la mise en abyme des plans scéniques, la corrida venant (musicalement) interférer avec le duo final des deux protagonistes comme une surimpression cinématographique… On n’aurait pas ici la place de citer toutes ces petites trouvailles qui font la richesse et la modernité d’une œuvre que l’on prend trop aujourd’hui comme allant de soi. Nietzsche louera à juste titre ce coup de génie du compositeur français, qui devait malheureusement mourir avant de voir le succès planétaire de son ouvrage, qui reste aujourd’hui encore l’opéra le plus joué – et le plus fredonné.

JEAN-JACQUES GROLEAU

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