Opéras Délicieuse Sérénade à Avignon
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Délicieuse Sérénade à Avignon

16/01/2023
© Mickaël & Cédric/Studio Delestrade

Opéra, 30 décembre

Voilà une production qui nous change des traditionnelles opérettes « pour fêtes de fin d’année » ! Le public semble en avoir su gré à la direction de l’Opéra Grand Avignon, puisqu’il est venu nombreux assister à cette recréation de La Sérénade de Sophie Gail (Paris, Opéra-Comique, 2 avril 1818).

Inutile de revenir sur la genèse de l’ouvrage, évoquée dans ces colonnes par Christian Wasselin (voir O. M. n° 188 p. 6 de décembre-janvier 2022-2023). Il faut, en revanche, insister sur le fait que le Palazzetto Bru Zane, coproducteur du spectacle et éditeur de la partition, a, une fois encore, mis la main sur un bijou. Sophie Gail (1775-1819) avait du talent et de l’invention à revendre, et elle mérite vraiment qu’on ne la réduise pas au statut d’aimable compositrice de romances de salon.

La musique de La Sérénade s’inscrit certes dans la tradition de l’« opéra-comique » français, avec tout ce que cela suppose de charme mélodique, mais il y a plus. Écoutons le début de l’Ouverture : on y entend Méhul, Cherubini, voire le jeune Beethoven. Dans la querelle entre les différentes tendances de la musique dramatique qui tiraillaient les compositeurs sous la Restauration, Sophie Gail a choisi de ne pas choisir et d’adopter des « goûts réunis ».

Outre ce ton un peu grave, on trouve des choses plus légères et divertissantes, mais jamais simplistes, comme le splendide sextuor qui trône au milieu de l’ouvrage. Et puis, Sophie Gail sait pasticher. On entend une brève citation du Clavier bien tempéré de Bach, probablement étonné de se trouver là, comme pour faire un petit clin d’œil à la tradition germanique, ainsi que quelques imitations réussies dans le style de Rameau, Gluck ou Zingarelli. Sans compter une « Barcarolle » et un « Boléro » – mais là, on n’est pas vraiment sûr qu’ils soient de sa plume : Manuel Garcia pourrait en être l’auteur.

Le livret de Sophie Gay suit de près l’intrigue d’une comédie de Regnard, qui doit, elle-même, beaucoup à Molière (L’Avare et Les Fourberies de Scapin). Sauf que nous ne sommes plus sous l’Ancien Régime et qu’une histoire aussi délurée, en dépit de ses conventions, peut avoir un petit relent polémique sous la Restauration, à une époque où les ligues de vertu entendent restaurer l’ordre moral.

C’est cet aspect que souligne finement la mise en scène. Par un stratagème assez courant, Jean Lacornerie choisit de ne pas nous présenter la comédie toute crue, mais de nous montrer une troupe en train de la travailler. Cela suppose quelques ajustements : le décor peut sans dommage être réduit, une poignée d’accessoires (nuages, foudre) venant commenter l’action.

Le personnage du valet Champagne, très secondaire dans la pièce, en dépit de ses « Couplets bachiques », se voit confier la fonction de metteur en scène, dirigeant les opérations et faisant un peu de pédagogie à l’intention du public, au cas où celui-ci manquerait de culture générale. Ce qui nous vaut des dialogues un brin longuets, pendant lesquels on espère un prompt retour de la musique. Gilles Vajou, heureusement, est un bon acteur, et il se tire agréablement de sa tâche. C’est lui, en plus, qui incite le public à reprendre en chœur la jolie phrase du final, avec un réel succès.

La distribution est tout à fait satisfaisante. Selon la tradition de l’« opéra-comique », sur huit chanteurs, deux sont vraiment exposés : significativement, ce sont les deux domestiques. Thomas Dolié incarne un Scapin plein de vivacité, avec une voix longue et sonore, et une remarquable présence scénique. Elodie Kimmel est une Marine virtuose, aux vocalises techniquement irréprochables. Avec une solide assise grave, elle donne à son rôle un sérieux qui la distingue des soubrettes de répertoire.

En Valère, Enguerrand de Hys est, comme d’habitude, l’élégance même, Julie Mossay, en Léonore, délivrant un chant d’une belle santé. D’ailleurs, on ne peut que louer la qualité de toute l’équipe. Même des emplois moins exposés, comme ceux de Madame Argante, Monsieur Grifon et Monsieur Mathieu, sont conformes à ce qu’on peut en attendre.

Après avoir pris ses marques pendant l’Ouverture, un peu imprécise au départ, l’Orchestre National Avignon-Provence, dirigé par Debora Waldman, se montre valeureux, prodiguant une sonorité toujours fine et agréable.

Cette Sérénade va maintenant être reprise à Toulon, Angers, Nantes et Rennes. Courez-y !

JACQUES BONNAURE


© Mickaël & Cédric/Studio Delestrade

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