Opéras Genève poursuit sa trilogie des reines Tudor
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Genève poursuit sa trilogie des reines Tudor

16/01/2023
© Monika Rittershaus

Grand Théâtre, 21 décembre

Joué dans le même décor qu’Anna Bolena, en 2021 (voir O. M. n° 178 p. 49 de décembre), ce deuxième volet de la « trilogie des reines Tudor » de Donizetti, mise en scène par Mariame Clément, au Grand Théâtre de Genève, met du temps à démarrer. La faute, sans doute, à un dispositif très beau (hauts murs lambrissés, magnifiques frondaisons), mais dont l’œil commence à se lasser, d’autant qu’il est éclairé de manière identique par Ulrik Gad, avec des costumes jouant, à nouveau, la carte du mélange des époques (les mêmes que dans Anna Bolena).

La faute, surtout, à une Elsa Dreisig complètement égarée en Elisabetta. Anna Bolena outrepassait déjà les possibilités de son grand soprano lyrique, mais le personnage, au moins, existait. Cette fois, il est aux abonnés absents : les notes sont là, émises avec une puissance plus que suffisante, mais on n’y croit pas un instant. Question de voix, trop jolie, trop fraîche, manquant par trop de tranchant pour traduire la fureur jalouse de la souveraine bafouée. Question de tempérament, aussi, Elsa Dreisig ayant du mal à jouer les « méchantes » acariâtres, jusque dans des récitatifs singulièrement mollassons.

Mariame Clément tente tout pour faire oublier ce contre-emploi on ne peut plus prévisible, quitte à enchaîner les sorties de route. Ainsi de ces cheveux roux coupés en brosse et de cette armure dorée, qui font ressembler la reine d’Angleterre à Jeanne d’Arc. Ainsi, encore, de ce traitement grotesque des rapports entre Elisabetta et Leicester, notamment quand la première déboutonne sa culotte d’équitation pour que le second puisse glisser la main entre ses cuisses !

Edgardo Rocha joue vaillamment le jeu, dans un rôle nettement moins périlleux que Percy (Anna Bolena). Il ne réussit pas, pour autant, à nous convaincre que son tenore contraltino est bien celui de l’emploi. Son Leicester manque de charme, sur le plan vocal du moins, l’acteur se montrant extrêmement persuasif.

Les deux basses ne déméritent pas, avec même une vraie présence pour Nicola Ulivieri en Talbot, sans pour autant marquer les esprits. Leurs rôles sont, il est vrai, particulièrement ingrats, réduits pour l’essentiel au statut de faire-valoir.

On attendait, avec beaucoup de curiosité, la prise de rôle de Stéphanie d’Oustrac en Maria Stuarda, après une Giovanna Seymour probante dans Anna Bolena. Elle n’est certes pas la première mezzo-soprano à s’y mesurer, mais on sait, depuis Janet Baker, à l’English National Opera, puis au disque (CD Chandos, DVD Kultur), que le pari n’est jamais gagné d’avance. Avouons que nous avons été bluffé par le résultat, aussi peu orthodoxe puisse-t-il paraître.

Principal bémol : la justesse, très fluctuante dans la cavatine d’entrée, et encore incertaine dans la scène finale, avec des attaques souvent trop basses. Principal point fort : l’intelligence artistique, qui permet à Stéphanie d’Oustrac de faire oublier ses faiblesses, voire de s’en servir pour rendre encore plus crédible son portrait de l’infortunée reine d’Écosse.

À son meilleur dans l’invective (« Figlia impura di Bolena »), la mezzo française, dont on connaît les dons de tragédienne, trouve également des accents extrêmement touchants dans la plainte (« Quando di luce rosea », « D’un cor che muore »), avant de se surpasser dans la sublime cabalette finale (« Ah ! se un giorno »), d’une intensité saisissante.

Scéniquement, ses costumes ne l’aident guère, à l’exception de la longue tunique blanche toute simple, qu’elle revêt pour monter à l’échafaud. L’espèce de chemise de nuit rose, qu’elle porte à son entrée, lui retire une part de dignité, sans parler du manteau en tartan qu’elle enfile par-dessus, évoquant furieusement une robe de chambre.

Par chance, Stéphanie d’Oustrac est une excellente comédienne, et Mariame Clément lui inspire quelques beaux moments de théâtre, en particulier quand elle interagit avec le petit garçon jouant le rôle de son fils. Le futur Jacques VI d’Écosse et Jacques Ier d’Angleterre apparaît, sans doute, un peu trop souvent dans la mise en scène (c’était déjà le cas d’Elizabeth enfant dans Anna Bolena), mais presque toujours à bon escient.

Remplaçant Stefano Montanari, dont on espérait beaucoup, aprés son Anna Bolena de la saison passée, Andrea Sanguineti dirige, avec autant de sûreté que de métier, un Orchestre de la Suisse Romande en bonne forme et un excellent Chœur du Grand Théâtre de Genève, préparé par Alan Woodbridge.

Rendez-vous maintenant en 2023-2024, pour le dernier volet, Roberto Devereux, avec une interrogation : comment Elsa Dreisig réussira-t-elle à franchir les écueils, bien plus redoutables, de cette autre Elisabetta ? Diana Damrau, on le sait, a reculé devant l’obstacle, à Zurich, après avoir enchaîné Maria Stuarda et Anna Bolena, dans la « trilogie » mise en scène par David Alden. La soprano franco-danoise sera-t-elle plus téméraire ?

RICHARD MARTET


© Monika Rittershaus

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