Opéra Magazine José Miguel Pérez-Sierra
Opéra Magazine

José Miguel Pérez-Sierra

01/02/2022

Après avoir dirigé Armida à Marseille, à l’automne dernier, le chef espagnol était très attendu dans Carmen, pour ses débuts à la Monnaie de Bruxelles, en ce mois de février. Les représentations ont été reportées, mais il reste celles de Luxembourg, les 6, 8 et 10 mars.

Vous êtes pianiste de formation. Avez-vous eu un parcours « à l’ancienne », c’est-à-dire répétiteur d’opéra, puis maestro concertatore ?

Pas du tout ! Je n’ai jamais été chef de chant. S’il y a d’excellents connaisseurs de la voix et du répertoire, il faut tout un savoir-faire spécifique pour relayer la pensée du chef d’orchestre. J’ai étudié le piano avec José Ferrandiz, un disciple de Claudio Arrau, dans le but de devenir concertiste… Un chemin solitaire qui ne me convenait pas, car j’ai besoin de partage. Je m’en suis très vite aperçu, en faisant de la musique de chambre : plus il y avait d’instruments, plus j’étais heureux !

Comment êtes-vous devenu chef d’orchestre ?

À travers des rencontres importantes. Notamment, en 2002, Gabriele Ferro, qui m’a pris comme assistant dans différents théâtres : Naples, Madrid, Palerme. Et puis, Alberto Zedda, en 2003.

Une rencontre cruciale pour votre rapport à Rossini…

En effet ! Car si j’ai toujours aimé l’opéra, j’avais tendance à mépriser Rossini, que je ne connaissais pas du tout. Mon goût personnel me portait vers des chanteurs comme Mario Del Monaco ou Ettore Bastianini, qui étaient très loin de ce compositeur. Zedda m’a fait comprendre la place centrale de Rossini dans l’histoire de la musique, comme pont entre Mozart et le « -melodramma » italien, Verdi en particulier. Zedda m’a aussi enseigné que, dans Rossini, le plus important est l’expressivité, et non la technicité ou la perfection lisse. Certains compositeurs vous apportent du marbre sculpté, auquel il faut à peine toucher. Pas Rossini ! Sa musique est comme une glaise informe, à partir de laquelle tout est à construire. Le même matériau musical peut exprimer une chose et son contraire, selon le contexte dramatique. Le maestro Zedda m’a non seulement ouvert à cette musique, mais a aussi donné à ma carrière une impulsion fondamentale. Dès 2006, à Pesaro, il m’a fait diriger Il -viaggio a Reims – mes débuts internationaux –, faisant de moi le plus jeune chef dans l’histoire du Festival ! Je l’ai côtoyé jusqu’à sa mort, en mars 2017. Et depuis, je me sens investi d’une mission : continuer à faire connaître la musique de Rossini, en particulier ses « opere serie ».

Rossini est, en effet, très présent dans votre carrière, comme en témoignent vos enregistrements, ainsi que votre présence dans des Festivals comme Pesaro et Bad Wildbad. C’est aussi le compositeur qui vous lie à l’Opéra de Marseille…

Le directeur général de l’Opéra, Maurice Xiberras, poursuit une politique de redécouvertes rossiniennes, en versions concertantes, avec un public fidèle et enthousiaste. Je suis venu d’abord pour La donna del lago, en novembre 2018, avec Karine Deshayes, puis revenu, trois ans plus tard, pour Armida, avec Nino Machaidze. À chaque fois, quatre représentations qui ont affiché complet… Pas mal pour un répertoire que l’on pourrait penser « de niche » !

La France est très importante dans votre carrière, en particulier une maison comme Metz…

Depuis plusieurs années, je suis « principal chef invité » à l’Opéra-Théâtre Eurométropole de Metz, dirigé par Paul-Émile Fourny, avec lequel j’ai développé une relation de confiance, d’estime et d’amitié. Il m’a fait venir pour Rossini (ma première Cenerentola, puis Il Turco in Italia) et Puccini (Turandot, Tosca, Il trittico), mes deux compositeurs fétiches. Si mon amour pour Rossini est, en quelque sorte, intellectuel, celui qui me lie à Puccini est profondément viscéral… Et pas seulement parce que je suis né, comme lui, un 22 décembre ! Avant 2024, année du centenaire de sa disparition, j’espère avoir abordé tous ses opéras, même les moins donnés, comme Edgar, Le Villi, La rondine – et même La fanciulla del West. C’est aussi à Metz que j’ai dirigé ma toute première Carmen, en juin 2019, dans la belle mise en scène de Paul-Émile. Je suis très fier de ma carrière en France, et plus encore que l’on m’y confie le répertoire français – lyrique ou symphonique d’ailleurs, je ne fais pas de différence. Pour moi, la musique est un ensemble et, si l’on me demande de quoi je suis spécialiste, j’aime à répondre « spécialiste en musique » !

Carmen vous attend, à présent, dans la mise en scène de Dmitri Tcherniakov, créée à Aix-en-Provence, en juillet 2017…

Quelle œuvre géniale ! Carmen n’est pas pour rien l’opéra le plus joué au monde… On ne peut qu’être impressionné par Bizet, son génie mélodique, sa science de l’orchestre, son sens du drame. Et quelle maturité : pensez qu’il n’avait pas encore atteint ses 37 ans ! Comme pour Mozart, on se demandera toujours ce que ces génies auraient écrit à 50 ans…

Quels autres opéras aimeriez-vous que l’on vous propose ?

Les Puccini dont je vous ai parlé. Les chefs-d’œuvre de la maturité de Verdi : Don Carlo, Aida, Otello. Dans l’opéra français : Werther, Pelléas et Mélisande et Dialogues des Carmélites. Britten m’attire aussi, ainsi que le Prokofiev de Guerre et Paix. Enfin, je voudrais absolument diriger Guillaume Tell – pour moi, une des plus grandes réalisations artistiques de l’humanité –, évidemment sans coupures !

Propos recueillis par THIERRY GUYENNE


© ARGAZKI PRESS/J. DANAE

Pour aller plus loin dans la lecture

Entretien du mois Julie Fuchs : « La carrière, c’est beau, mais plus forcément une fin en soi. »

Julie Fuchs : « La carrière, c’est beau, mais plus forcément une fin en soi. »