Entretien du mois Julie Fuchs : « La carrière, c’est beau, ...
Entretien du mois

Julie Fuchs : « La carrière, c’est beau, mais plus forcément une fin en soi. »

01/07/2022

À l’affiche de Platée, au Palais Garnier, jusqu’au 5 juillet, la soprano française fera ensuite ses débuts au « Rossini Opera Festival » de Pesaro, le 9 août, dans une nouvelle production du Comte Ory. En septembre, au moment où sortira son nouveau récital discographique, consacré à Mozart, elle chantera sa première Giulietta dans I Capuleti e i Montecchi, à l’Opéra Bastille, prélude à une saison 2022-2023 marquée par des nouvelles productions de Giulio Cesare, à Amsterdam, et Roméo et Juliette, à Zurich. Un calendrier aussi garni que prestigieux, qui ne lui fait pas perdre de vue l’essentiel : sa famille et son petit garçon.

Chanter Rossini, en l’occurrence Le Comte Ory, à Pesaro est-il intimidant ?

Je connais très bien la citation attribuée, entre autres, à Sarah Bernhardt, qui dit que le trac vient avec le talent. Peut-être l’aurai-je la veille de la première, mais je me sens d’abord inspirée, et honorée. J’ai déjà chanté le rôle de la Comtesse Adèle, ce qui m’aide aussi à être bien dans mes baskets. J’éprouve donc plutôt un sentiment de privilège et d’excitation.

Est-il plus simple de ne pas avoir le trac dans un rôle comique ?

Peut-être. Mais aussi parce qu’il n’est pas vraiment emblématique. Ou juste parce que c’est un rôle que j’aime !

Le fait de l’avoir déjà chanté, à l’Opéra-Comique, puis, tout de suite après, à l’Opéra Royal de Versailles, vous permet-il de sentir que vous l’avez totalement intégré ?

Quand on reprend un rôle, le temps écoulé, et peut-être aussi la confiance de savoir qu’on l’a déjà fait, permettent d’aller plus loin. Parce qu’on a l’esprit tourné vers autre chose. Et qu’on connaît les difficultés en situation de représentation – qui ne sont pas les mêmes qu’en salle de répétition. Pour ma part, je sais que je vais forcément mieux faire la deuxième fois.

Avoir pour partenaire Juan Diego Florez, dans un de ses rôles emblématiques, vous stimule-t-il ?

C’est un artiste merveilleux, et un Comte Ory extraordinaire. Mais n’ayant encore jamais travaillé avec lui, je me demande quel genre de collègue il est. Cela compte aussi. Je suis contente de retrouver, dans le rôle du Gouverneur, la basse Nahuel Di Pierro, sans doute le chanteur avec lequel j’ai le plus souvent partagé la scène. De même qu’en Ragonde, la mezzo Monica Bacelli, qui était Marcellina (Le nozze di Figaro) à mes côtés, d’abord au Festival d’Aix-en-Provence, puis au Teatro Real de Madrid.

Le bel canto se prête-t-il, notamment dans les passages d’agilité, à une diction intelligible du français ?

Certains talons de huit centimètres sont plus confortables que des talons de quatre centimètres, parce que la chaussure est bien faite ! Peut-être est-ce à nous de chanter ce répertoire dans notre langue, en montrant qu’il est possible d’y être à l’aise.

Le Comte Ory comprend une scène un peu osée, puisque son héros, la Comtesse Adèle et Isolier s’y retrouvent dans le même lit… Êtes-vous prête à tout, même si Hugo de Ana n’est pas, a priori, le genre de metteur en scène à verser dans le trash ?

Est-ce que faire l’amour à trois est trash ? Aujourd’hui, je n’en suis pas sûre ! Et la sensualité est tellement présente dans la musique que ce qui se passe sur le plateau importe peu. Si les chanteurs imbriquent leurs lignes, ainsi que Rossini l’a écrit, et susurrent, et respectent les crescendi… En somme, s’ils interprètent ce trio comme il doit l’être, la scène sera trash. Même s’ils sont habillés jusqu’au cou et assis sur des chaises !

La Comtesse Adèle, cette grande dame qui s’encanaille, est-elle un rôle de pure composition, ou y mettez-vous un peu de vous-même ?

En vérité, je suis plutôt l’inverse : une fille normale qui essaie d’être sérieuse ! Je n’y mets donc pas vraiment de moi. Il y a en elle, comme souvent chez les personnages de Rossini – Donna Fiorilla (Il Turco in Italia) ou la Comtesse de Folleville (Il viaggio a Reims), la bien-nommée –, de l’absurde, de la folie, sans aller jusqu’au burlesque, même si cela pourrait. On aime voir, au théâtre, quelque chose de différent de la réalité. Personne n’est ainsi dans la vie. Quoique… Souvenez-vous de cette femme de la « Manif pour tous », Frigide Barjot. Ces héroïnes existent aussi en vrai : elles nous fascinent, on adore les regarder, même quand on les déteste. J’avoue que cet aspect me plaît beaucoup dans ce métier : à un moment donné, on fait ce qu’on veut. Et c’est ce que le public attend de nous. Parce que nous sommes autorisés à faire ce qui n’est pas permis.


Donna Fiorilla dans Il Turco in Italia, à Zurich (2019). © Hans Jörg Michel

Passer de Rameau à Rossini demande-t-il de « changer de vitesse » au niveau du larynx ?

Quoi qu’on chante, le larynx ne change pas de vitesse. Le cerveau, parfois ! Je pense beaucoup à l’enchaînement des rôles, en planifiant mes saisons. Par exemple, j’ai refusé une production du Comte Ory, dont les répétitions se chevauchaient avec des représentations de Roméo et Juliette de Gounod, parce que la vocalité n’est pas la même. Mais passer de la Folie (Platée) à la Comtesse Adèle, avec un mois pour répéter au milieu, me semble tout à fait cohérent. En revanche, j’ai senti qu’après avoir chanté Juliette, Mélisande (Pelléas et Mélisande) et Susanna (Le nozze di Figaro), il me fallait retravailler l’aigu, parce que Rameau et Rossini sollicitent une partie un peu plus haute de la voix.


La Folie dans Platée, à Paris (2015). © Agathe Poupeney/Opéra National de Paris

De Rossini, vous arrivez à Bellini, avec I Capuleti e i Montecchi, à l’Opéra Bastille, le 21 septembre…

… qui est mon premier opéra de ce compositeur. Mais j’ai beaucoup chanté « Eccomi in lieta vesta… Oh ! quante volte » de Giulietta, comme toutes mes consœurs sopranos. Au grand dam de tous les jurés de concours, qui n’en peuvent plus de cet air !

Il s’agira d’une reprise de la production de Robert Carsen, créée en 1995. Est-ce que ce sont de bonnes conditions pour une prise de rôle ?

C’est une belle production – un point important –, avec une cheffe d’orchestre, Speranza Scappucci, qui connaît ce répertoire. Et dans un rôle qui arrive au bon moment de mon évolution. Je serai chez moi, à Paris. Ce sont des conditions parfaites !

Par-delà la vocalité, la Giulietta de Bellini est-elle différente de la Juliette de Gounod ?

La langue, déjà, crée autre chose. Quand je chante en français, je me sens beaucoup plus spontanée. Mais tout dépend tellement de la mise en scène, des partenaires… Juliette est plus vive, plus rebelle, un peu tête brûlée, alors que Giulietta dit tout de suite qu’il faut suivre son devoir.

Le Covid vous ayant obligée, en décembre dernier, à renoncer à Juliette, à l’Opéra-Comique, au lendemain de la répétition générale, vos vrais débuts dans le rôle auront lieu, le 10 avril 2023, à Zurich. Mais auparavant, vous avez un autre premier rendez-vous avec une héroïne emblématique du répertoire lyrique : Cleopatra dans Giulio Cesare, le 16 janvier, à Amsterdam. Haendel exige-t-il une discipline technique particulière, par rapport à Rossini, par exemple ?

Pour moi, c’est la même chose. Plus encore qu’avec Mozart, c’est du bel canto. Je suis extrêmement touchée par la musique de Haendel, qui me semble très familière. Est-ce parce que j’ai commencé à en chanter très tôt, et qu’elle me ramène à une part de jeunesse en moi ? Parce que j’ai eu la chance de travailler avec de merveilleux chefs haendéliens ? Tous les metteurs en scène que j’ai croisés me l’ont dit : la liberté que laisse le baroque en général, se retrouve dans le contemporain, mais pas forcément entre les deux. Le caractère organique de cette musique amène quelque chose de très naturel, et pas forcément codifié, malgré la forme à da capo, qui est justement le lieu de tant de possibilités. Une discipline technique particulière dans Haendel ? Non. C’est, au contraire, très libérateur.

Et davantage encore avec quelqu’un comme Calixto Bieito, qui mettra en scène ce Giulio Cesare, au DNO d’Amsterdam…

Calixto et moi nous sommes rencontrés, en 2018, pour L’incoronazione di Poppea, à Zurich. Cette production m’a beaucoup marquée, parce que c’était la première fois que je travaillais avec lui. L’équipe de chanteurs-comédiens était vraiment extraordinaire. Et j’étais enceinte de sept mois et demi (1). Tout cela dans cet ouvrage incroyable ! Nous avons tous apprécié cette expérience, et le spectacle, qui a déjà été repris à Zurich, sera présenté au Liceu de Barcelone, l’année prochaine. Quand Calixto m’a dit qu’il voulait revenir au baroque, je lui ai répondu que je souhaitais faire un personnage fort avec lui. Et nous avons pensé à Cleopatra. J’aime beaucoup Calixto. En réalité, c’est un enfant. Quand il voit des gens se battre et saigner sur scène, cela le fait rire ! Il laisse les chanteurs donner ce qu’ils ont en eux – ce qui peut être perturbant, au tout début des répétitions, si l’on n’est pas inspiré. C’est nous qui créons véritablement le spectacle. Lui n’est plus qu’un architecte.

Pour incarner la mythique reine d’Égypte, vous sentez-vous plutôt Elizabeth Taylor (Cleopatra de Joseph L. Mankiewicz, 1963) ou Monica Bellucci (Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d’Alain Chabat, 2002) ?

Les deux me vont ! Mais je veux bien faire l’impasse sur la première. Ce personnage, c’est tout ce que j’aime ! Cleopatra n’est ni gentille, ni méchante. Vocalement, elle a tout. Et puis, le rôle est long, dense.

Poppea et Cleopatra, même combat ?

J’adore ! Je suis contente d’incarner ce genre de personnage, dont le secret est d’écouter ses désirs. Quoi qu’elles sentent, et peu importe la raison, Poppea et Cleopatra y vont. Dans une forme de puissance, que je trouve merveilleuse à jouer.

Revenons à Juliette, à l’Opéra-Comique. Comment vous êtes-vous sentie pendant la répétition générale, après laquelle vous avez déclaré forfait ?

J’étais déjà cas contact. J’avais donc, plus que jamais, l’épée de Damoclès au-dessus de la tête – mais qui ne l’a pas eue pendant cette période ? Je me suis dit que c’était peut-être la dernière fois que je chantais dans cette production. Avec mon professeur, j’avais beaucoup travaillé sur la façon de ne pas m’abîmer la voix, en portant un masque, et je me sentais plutôt bien immédiatement après. Quand mon test est revenu positif, au moins, c’était réglé. Car je vous assure que le stress quotidien était insupportable. Mon premier sentiment a donc été le soulagement. Le soir de la première, j’ai fêté l’événement, auquel pourtant je ne participais pas, en buvant du whisky en Zoom avec des amis. Je ne m’en sortais pas trop mal. Car, même si le moral était un peu bas, je savais qu’une autre Juliette était prévue à Zurich, et que la quantité phénoménale de travail que j’avais fournie n’était pas perdue. Une semaine plus tard, la durée du confinement est passée de dix à sept jours. J’aurais donc pu faire les deux dernières représentations… Tout cela a quelque chose de rageant. Mais l’Opéra-Comique m’a fait livrer un grand bouquet de fleurs, et Jean-François Borras, qui aurait dû être mon Roméo, m’appelait tous les jours, pour savoir où j’en étais de mes symptômes. C’était vraiment gentil !

Platée, Roméo et Juliette, Pelléas et Mélisande… En tant que chanteuse française, vous sentez-vous une mission de défendre ces titres emblématiques du répertoire hexagonal à l’étranger ?

Le métier même de chanteur est du domaine de la mission. Nous avons quelque chose à porter. C’est notre responsabilité. Alors, en français ou dans une autre langue… D’autant que ce répertoire est désormais très bien défendu par des étrangers – et aussi très mal chanté par des Français.

Vu de France, vous formez, avec Benjamin Bernheim, qui sera votre Roméo à Zurich, le couple de rêve pour l’opéra de Gounod. Est-ce une responsabilité supplémentaire ?

Si vous le pensez, cela me touche beaucoup. Pour ma part, je ne me le dis pas, et n’en sens donc pas la responsabilité. Mais je sais que Benjamin sera un superbe Roméo. Et j’ai envie que ma Juliette l’honore. D’autant que nous partageons une belle histoire. Nous nous sommes justement connus à Zurich, en 2013, avant même que je n’arrive dans la troupe. Il m’avait donné plein de conseils pour vivre dans cette ville ; par la suite, il m’a beaucoup aidée à m’intégrer. C’est formidable, dix ans plus tard, de se retrouver ensemble, sur la scène de l’Opernhaus, et dans cet opéra emblématique du répertoire français.

Après Roméo et Juliette, vous resterez à Zurich pour Don Pasquale… Une façon de rentrer au bercail ?

C’est un hasard du calendrier, car je ne voulais plus passer quatre mois et demi en dehors de chez moi – et surtout à Zurich, où j’ai déjà beaucoup chanté. La proposition de Don Pasquale est venue après celle de Roméo et Juliette. Il s’agira de la production de Christof Loy, que j’aime beaucoup, et que j’ai créée, en 2019. Elle sera diffusée sur grand écran, sur la place devant l’Opernhaus, et sera filmée pour publication en DVD. J’ai dit oui, même si, depuis la naissance de mon fils, je sais à quel point rester aussi longtemps loin de Paris est compliqué.

La génération actuelle de chanteurs français donne l’impression de former une famille, ou du moins de partager beaucoup d’affinités…

C’est vraiment le cas ! La France ne compte que deux CNSMD (Paris et Lyon), et l’Académie – ancien Atelier Lyrique – de l’Opéra National de Paris. Nous venons donc tous, plus ou moins, des mêmes écoles. Nous nous connaissons depuis nos 20 ans, et avons grandi ensemble. Par ailleurs, le fait qu’il y ait, parmi nous, beaucoup de bons chanteurs réduit le sentiment de concurrence : nous n’avons pas d’ennemis. C’était assez flagrant dans Les Indes galantes, à l’Opéra Bastille, en 2019 : nous étions tous là pour porter ensemble le projet. Le phénomène est aussi générationnel. Sans vouloir parler au nom des autres, il me semble que nous sommes un peu plus détachés que nos aînés, par rapport au métier. La carrière, c’est beau, mais plus forcément une fin en soi. La famille est importante ; prendre du temps pour soi, également.

L’interruption liée au Covid a-t-elle renforcé cette volonté de ne plus vouloir considérer la carrière comme l’objectif ultime ?

Sans doute, mais elle a aussi pu provoquer un sentiment inverse. Ainsi, Simon Keenlyside m’a dit qu’il pensait pouvoir très facilement se passer de chanter, jusqu’à ce qu’on le lui interdise pendant un an. À partir de ce moment, il s’est rendu compte que c’était vital pour lui. L’association UNiSSON a créé une vraie empathie entre les artistes lyriques : nous pouvons échanger, poser des questions… La crise est passée, mais les interrogations qu’elle a soulevées sont toujours là.

La crise a-t-elle fait bouger les choses, au niveau des théâtres ?

À l’Opéra National de Paris, par exemple, nous étions habituellement censés répéter de 10 h à 20 h, avec une pause au milieu, mais sans plus de précisions jusqu’à la veille, ni même savoir que, peut-être, on ne travaillerait pas. Je vous laisse imaginer l’organisation personnelle que cela impliquait, pour prendre rendez-vous chez le médecin, chez le comptable, ou avec la nounou ! Désormais, nous recevons le planning le vendredi ou le samedi, pour toute la semaine suivante. C’est un facteur de stress en moins, qui change le quotidien.

Êtes-vous toujours aussi active sur les réseaux sociaux ?

Oh ! si peu. Je ne poste qu’une à deux fois par semaine… Quand j’ai commencé à m’occuper sérieusement de mon compte Instagram, j’ai perçu un nouvel espace d’expression, où je pouvais dire ce que je pensais, ce que j’étais en train de faire, et pourquoi. La liberté de parole ainsi offerte me plaît beaucoup. Et puis, de vraies personnes m’écrivent, pour me dire qu’elles ont acheté leur place, qu’elles viennent tel jour, qu’elles ont voyagé depuis tel endroit. Cela me réjouit, et change mon rapport au public, lorsque je suis sur scène. Il ne s’agit plus seulement de spectateurs venant juger une performance, mais de gens qui ont plaisir, soit à découvrir un opéra, soit à amener leur nièce pour la première fois, soit à m’écouter dans tel ou tel rôle.

Où en êtes-vous de votre évolution vocale ?

Je suis toujours soprano ! En réalité, j’ai repris très peu des rôles que j’ai abordés : quarante-cinq, peut-être même cinquante, en un peu plus de dix ans. C’est beaucoup. Je me sens toujours très bien avec Susanna, que je chante depuis 2010. Et je l’aime tellement qu’aller vers la Comtesse Almaviva, dont on m’a parlé plusieurs fois, ne m’amuse pas du tout – sauf pour un extrait, sur mon prochain disque. La tessiture ne veut rien dire ; ce qui compte, c’est la rencontre avec le personnage. Alors que la même soprano peut faire les deux, une sera meilleure en Amina (La sonnambula) qu’en Lucia (Lucia di Lammermoor), et vice versa. Je me définirais comme un lyrique colorature : Giunia (Lucio Silla) et Aspasia (Mitridate), c’était le paradis ! J’aime quand l’instrument voyage… Il est certain, en tout cas, que je ne suis pas un soprano léger, comme je le croyais au début de mes études – et comme mes professeurs le pensaient.

Aucune frustration, donc, en termes de répertoire…

Je suis très heureuse ! J’ai fait Juliette, à l’Opéra-Comique, dans une production qui me correspondait, tandis que j’ai refusé plusieurs Violetta (La traviata) et Manon, parce que ce n’était ni au bon endroit, ni avec assez de temps pour répéter. Avancer de cette manière est un choix. Peut-être ai-je été trop prudente, les premières années. Mes ex-agents aussi. Car chanter seulement des rôles un peu en dessous de ses propres limites, pour être sûr de les dominer, finit par empêcher de progresser. Il est bon, parfois, de savoir prendre des risques. Contrôlés, bien sûr ! Même s’ils ne sont pas encore planifiés, j’envisage d’aborder, un jour, Manon et Violetta, ainsi que Blanche de la Force (Dialogues des Carmélites). J’ai conscience que ce sont les rôles d’une vie. Et je veux leur donner le meilleur de moi.

Vous évoquiez un nouveau disque…

Il est entièrement consacré à Mozart, et j’y suis accompagnée par Thomas Hengelbrock, à la tête de son Balthasar-Neumann-Ensemble. C’est le disque que je rêvais de faire depuis longtemps. Mais on me répondait toujours : « Ah ! Mozart. Il faut qu’il y ait un concept, que cela raconte une histoire, parce que cela ne se vend plus. » J’en ai eu assez, et je m’en suis occupée moi-même ! Le programme est centré autour de Caterina Cavalieri, créatrice de Konstanze (Die Entführung aus dem Serail), et Nancy Storace, la première Susanna. Il se trouve qu’il y est, par hasard, beaucoup question de séparation…

Ce récital est-il le fruit de votre rencontre avec Thomas Hengelbrock, qui dirigeait Le nozze di Figaro, l’été dernier, au Festival d’Aix-en-Provence ?

Absolument ! C’est la manière dont je fonctionne. J’ai eu un coup de foudre pour Thomas et son orchestre : dès la première répétition, nous étions très émus d’interpréter cette musique ensemble. Nous avons parlé projets ; j’ai dit que mon rêve était d’enregistrer un récital Mozart, et que je n’imaginais pas le faire avec un autre chef que lui. Thomas m’a répondu que, normalement, il n’en faisait pas, mais qu’avec moi, pour Mozart, il était d’accord. Alors, en janvier 2022, nous avons passé une semaine de rêve au château de Fontainebleau, où le Balthasar-Neumann-Ensemble est en résidence. Les musiciens n’avaient pas d’horaires ; nous nous arrêtions quand nous en avions envie et nous reprenions quand nous sentions que quelque chose pouvait se passer. Ce disque s’est fait en discussion… C’était magnifique !

Quel est votre rapport à votre voix enregistrée ?

L’exercice commence à m’amuser un peu, surtout que j’ai travaillé avec le même ingénieur du son pour mes trois derniers albums. Quand il me demande de reprendre, je sais pourquoi ! J’ai découvert – avec le récital Mozart plus qu’avec les autres, grâce à notre grande liberté dans l’organisation – qu’un enregistrement ouvrait la possibilité à une multitude de propositions différentes, pour un seul et même air. C’est un autre plaisir que celui procuré par la scène, où l’on se dit : « C’est maintenant, et cela appartient déjà à l’éternité. »

Quels sont les chefs, les metteurs en scène, les partenaires qui vous ont le plus appris ?

J’ai appris de tout le monde, même des quelques partenaires qui m’ont agacée ! Beaucoup de metteurs en scène m’ont inspirée. J’ai eu la chance de rencontrer, dès le début de ma carrière, des personnalités aussi différentes que Christof Loy, Christoph Marthaler et Calixto Bieito, qui m’ont montré que tout était possible à l’opéra. Un metteur en scène très carré, un autre qui laisse tout faire… Il n’y a pas de vérité unique.

Propos recueillis par MEHDI MAHDAVI

(1) Le petit Dario Gutiérrez-Fuchs est né le 28 septembre 2018.

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