Opéras Un pêcheur se rêve roi à Toulon
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Un pêcheur se rêve roi à Toulon

07/12/2022
© Jean-Michel Elophe

Opéra, 18 novembre

La vie est-elle un songe ? Sur cette question métaphysique, Calderon, Montaigne, Pascal, Leibniz tissèrent fictions, réflexions et systèmes. Un « opéra-comique », Si j’étais roi (Paris, Théâtre-Lyrique, 4 septembre 1852), devenu une authentique rareté, s’en empare dans la bonne humeur qu’accompagnent tendresse et profondeur.

Voilà donc l’histoire d’un pauvre pêcheur, Zéphoris, qui sauve de la noyade la princesse Néméa et s’en éprend. Sur le sable du rivage, il écrit : « Si j’étais roi… » Le vrai roi décide alors de réaliser, pour un jour, le rêve du pêcheur : il lui fait administrer quelque narcotique et l’innocent se réveille entouré de courtisans, de belles dames, de prêtres et de ministres, allant de conseils en banquets, avant d’être à nouveau plongé en léthargie et ramené dans sa cahute.Ce pourrait être cruel, c’est charmant, car tout finit bien.

Sur un livret de Dennery et Brésil, Adolphe Adam (1803-1856), auteur de Giselle, du Chalet, du Postillon de Lonjumeau et du cantique Minuit, chrétiens, compose une musique brillante et enjouée. Élève de Boieldieu, il invente un bel canto à la française, entre le souvenir de Mozart et l’omniprésent Rossini.

Pour cette nouvelle production de l’Opéra de Toulon, Marc Adam joue le jeu de la féerie orientale, avec grâce et sympathie. Les décors de Roy Spahn, les costumes de Magali Gerberon, entre Turquie et Inde brahmanique, les lumières virtuoses d’Hervé Gary, les vidéos de Paulo Correia, très efficaces à suggérer tempête et bataille navale, concourent à l’enchantement, avec ce qu’il faut de distance.

Gag initial, un technicien de surface, revêtu d’une blouse bleue, balaie le plateau devant le rideau baissé. On le somme de quitter les lieux, tandis que le maestro donne son élan à l’Ouverture. Une jeune femme s’adonne à la peinture de marine devant un vaste cadre qui, par le jeu d’un tulle, laisse entrevoir, en transparence, un port et la mer. Au deuxième acte, le palais du Roi, fastueux, les atours des courtisans, donnent effectivement à rêver.

Sous la direction sobre et attentive, mais qui sait être espiègle à l’occasion, de Robert Tuohy, l’Orchestre de l’Opéra de Toulon signe une exécution brillante de l’Ouverture (cordes, cors très justes). Le Chœur, préparé par Christophe Bernollin, se distingue dans l’hymne final à la gloire de Goa, après la défaite des Portugais.

La distribution, entièrement francophone, réunit d’excellents chanteurs-acteurs. Le plus évidemment chanteur est le baryton canadien Jean-Kristof Bouton, Roi très lyrique, qui donne de l’air tant attendu « Dans le sommeil, l’amour, je gage » une interprétation digne de ses grands devanciers : assise solide, médium coloré, aigu émis en voix mixte, qui évite le falsetto comme les sons tirés.

Armelle Khourdoïan, très belle Néméa, accomplit des exploits dans ses vocalises et ses trilles, tout en restant parfaitement intelligible. Eleonora Deveze, voix bien projetée, jeu scénique convaincant, incarne une touchante Zélide. Les deux sopranos font preuve d’une certaine vocalité mozartienne, qui aboutira aux merveilles de L’Enfant et les sortilèges. Leurs duos rappellent ceux de Konstanze et de Blonde (Die Entführung aus dem Serail), mais leur brio conduit à la Princesse, au Feu et au Rossignol ravéliens.

Stefan Cifolelli assume les aigus de Zéphoris. Mais ce rôle de tenore di grazia est tendu, et sa constante présence en scène trouve le chanteur belge un peu en sourdine, à la fin du parcours. Son compatriote Nabil Suliman, dans le traître Kadoor, joue avantageusement de son baryton sombre.

Le second ténor, Valentin Thill, compose un Piféar plaisant, prodigue en commentaires (« Zéphoris est bon camarade, mais c’est un pêcheur fort mauvais »). Mikhael Piccone a la voix de basse et la diction qui conviennent à Zizel, juge prévaricateur, dont le châtiment réjouit le peuple pressuré.

Souhaitons à ce spectacle des reprises nombreuses dans les théâtres avisés. De quoi donner des idées à l’Opéra-Comique ?

PATRICE HENRIOT


© Jean-Michel Elophe

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