Mon premier… Ian Bostridge : mon premier Renaud
Mon premier…

Ian Bostridge : mon premier Renaud

25/10/2022
© Kalpesh Lathigra

Très rare à l’opéra, où Britten demeure son compositeur de prédilection, Ian Bostridge fait ses débuts sur la scène de l’Opéra Comique face à Véronique Gens, qui aborde enfin le rôle-titre d’Armide de Gluck. Cours, forcément magistral, du plus érudit des ténors sur son premier Renaud.

« L’influence de Gluck sur les compositeurs de la deuxième moitié du XVIIIe siècle est immense. Je vois des liens avec l’oratorio Die Jahreszeiten de Haydn, et les rôles de Mozart que j’ai chantés au début de ma carrière, comme Tamino et Idomeneo. Quand j’étudiais l’histoire à l’université, j’ai écrit un chapitre sur la France dans mon travail portant sur les croyances des élites dans la sorcellerie. Armide de Lully, dont Gluck reprend le livret, a précisément été composée après l’affaire des poisons, cet énorme scandale survenu à la cour de Louis XIV, à la fin du XVIIe siècle. C’est à partir de ce moment que la sorcellerie entre à l’opéra. Dans Armide, Gluck fait rejaillir une intrigue proche de celle d’Alcina de Haendel après l’émergence des Lumières, pendant la Révolution américaine, et avant la Révolution française.

La pratique du lied m’a permis de travailler avec ma voix, plutôt que contre elle. Ian Bostridge

Renaud a un air d’une beauté suprême, mais passe la majorité de l’œuvre endormi. C’est une figure héroïque, un guerrier religieux fanatique – ce qui me rappelle mon dernier rôle à Paris, dans Jephtha de Haendel, au Palais Garnier. Il a cette même dévotion pour une cause. Afin de s’identifier à lui, il faut se dire que le fanatisme est propre à chaque époque, que chacun de nous a été séduit par quelque chose, ou quelqu’un, qui nous a sortis de nos habitudes, voire chamboulés. D’un côté, on essaie de rendre l’œuvre contemporaine à travers ses liens avec notre époque, et de l’autre, on s’engage dans le passé en cherchant à comprendre en quoi les gens étaient différents. C’est une approche d’historien. Ce questionnement est primordial quand on se met dans la peau de personnages d’opéra soumis au pouvoir de l’amour, surtout dans une œuvre comme Armide, qui a un pied dans le XVIIe, et l’autre dans le XVIIIe siècle.


Ian Bostridge (Renaud) et la metteuse en scène Lilo Baur lors d’une répétition d’Armide de Gluck à l’Opéra Comique © Stefan Brion

Le classicisme musical à la française doit approcher un certain degré de perfection et de simplicité, sans toutefois paraître ennuyeux. L’écriture donne un ancrage au chanteur, qui ne peut pas se cacher derrière des gestes expressifs. Le plus grand défi de Renaud est technique, mais gratifiant. Il convient de trouver une sorte de lumière subtile, en gardant le legato. Plusieurs possibilités s’offrent d’ailleurs à moi dans l’interprétation de certaines phrases. La pratique du lied m’a permis de travailler avec ma voix, plutôt que contre elle. Avec le temps, elle est devenue plus sombre et ample. La difficulté consiste donc à intégrer à l’enracinement et à la profondeur de mon instrument des sons flottants, que je suis régulièrement amené à faire dans le répertoire de la mélodie allemande. La langue française aide beaucoup pour cela. »

Propos recueillis par THIBAULT VICQ

À voir :

Armide de Christoph Willibald Gluck, avec Les éléments, Les Talens Lyriques, Véronique Gens (Armide), Ian Bostridge (Renaud), Edwin Crossley-Mercer (Hidraot), Enguerrand de Hys (Artémidore, le Chevalier danois), Philippe Estèphe (Aronte, Ubalde), Apolline Rai-Westphal (Phénice, Lucinda, Plaisir et Naïade), Florie Valiquette (Sidonie, Mélisse, Bergère) et Anaïk Morel (La Haine), sous la direction de Christophe Rousset, dans une mise en scène de Lilo Baur, à l’Opéra Comique, du 5 au 15 novembre 2022.

À écouter :

Schwanengesang de Franz Schubert, avec Ian Bostridge (ténor) et Lars Vogt (piano), CD Pentatone 5186786.

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