Comptes rendus Alcina sur son île à Versailles
Comptes rendus

Alcina sur son île à Versailles

28/03/2022

Opéra Royal, 13 mars

Chœurs et ballets – en nombre supérieur à ce qu’autorisait, moins la forme canonique du « dramma per musica », que son mode de production – forment, dans Alcina, des divertissements à la française, grâce auxquels l’impresario John Rich, en charge du Theatre Royal, Covent Garden, où Haendel avait trouvé refuge après que l’Opera of the Nobility l’eut délogé du King’s Theatre, Haymarket, cherchait à flatter le goût du public londonien. L’ultime opéra magique du compositeur était donc, en quelque sorte, prédestiné à être représenté à Versailles.

Par des jeux de miroirs à la façon de feu Herbert Wernicke, dans sa production désormais mythique de Der Rosenkavalier, les décors de Dragan Stojcevski citent, d’ailleurs, en créant l’illusion censément baroque d’une perspective à l’infini, le palais du Roi-Soleil. La réalité de l’île d’Alcina est pourtant celle, plus aride, d’un désert de dunes, où se dresse une simple maison de bois noir, qui s’ouvre et pivote continûment, pour révéler la triste nudité de son intérieur.

Jiri Herman semble y régler plusieurs mises en scène en une, sans que le mélange fonctionne vraiment. Parce que ni l’esthétique, ni la réalisation ne sont à la hauteur d’une ambition dramaturgique un peu démesurée. Son bestiaire, incarné par des danseurs masqués, ne manque certes pas d’une séduction naïve – avec une mention spéciale pour l’autruche, et son virevoltant interprète. Mais le contrepoids humoristique, qu’introduisent, notamment, les gesticulations d’un manchot moins royal qu’importun, n’est guère subtil. Et puis, était-il bien nécessaire d’imposer un strip-tease à Oronte – d’autant que le long moment, ponctué de gags, que l’amant éconduit de Morgana passe en caleçon, finit par devenir franchement gênant ?

Le principal problème du spectacle, qui, peut-être, n’en était pas un au Théâtre National de Brno, où il a été créé, en février 2022, tient cependant au fait que les chanteurs sont, le plus souvent, cantonnés, sinon au fond du plateau, du moins trop loin du proscenium. Cela occasionne, dans l’acoustique difficile de l’Opéra Royal, une nette déperdition du son, avec pour seul remède, trop rarement employé, de s’avancer jusqu’au bord de la fosse – ainsi du da capo, aux couleurs et à l’émotion soudain décuplées, de « Ah ! mio cor », qui passe enfin au-dessus de l’orchestre.

Puissamment crépitant, dans cet écrin de bois plus favorable aux instruments qu’aux voix, l’ensemble Collegium 1704 ne connaît pas la retenue – sauf quand la mezzo-soprano Vaclava Krejci Houskova, dont les vocalises inaudibles réduisent Bradamante à quantité négligeable, oblige Vaclav Luks à mettre la sourdine. La respiration majestueuse qu’imprime le chef, capable aussi d’élans plus martiaux, tend à priver parfois la pulsation de nerf. Au point que « Ma quando tornerai » ploie sous une absurde pesanteur, empêchant Karina Gauvin d’envenimer, par le tranchant des coloratures que le tempo lui refuse, cet accès de fureur, même fugace, qui parachève, sous la plume de Haendel, le captivant portrait d’Alcina.

Mais certainement pas de prouver, sans la vaine ostentation d’envolées au-delà de la portée, ni d’une ornementation plus ou moins bien sentie, qu’elle est, et demeure, la plus grande titulaire actuelle du rôle, dont il serait enfin temps de lui faire graver l’intégralité. Par les reflets infinis d’un timbre miroitant, dont la chair a gagné en ensorcelante profondeur, à l’instar de son intime vibration, comme émanée de la bouleversante beauté du vécu – celle-là même qui transparaît dans le regard de la femme abandonnée, défiant la pénombre seule à sa fenêtre, dernière image d’une déchirante justesse, à même d’absoudre le metteur en scène de bien des scories.

Le reste de la distribution n’évolue pas, loin s’en faut, sur les mêmes cimes. L’exubérance et la facilité que le contre-ténor Kangmin Justin Kim déploie, au début du I, s’estompent vite – faute d’endurance ? –, jusqu’à limiter l’attrait de son Ruggiero à quelques jolis piani dans l’aigu, tandis que « Sta nell’Ircana » vire au caquetage de ventriloque. Si elle ne manque pas d’un certain abattage, la soprano Mirella Hagen se distinguait davantage du commun des Morgana, en septembre 2018, au Theater an der Wien.

Malgré un legato qui reste à l’état d’esquisse dans « Pensa a chi geme », le baryton Tomas Kral marque davantage en Melisso que la soprano Andrea Siroka, Oberto oublié sitôt entendu. Quant au ténor Krystian Adam, il ferait un Oronte d’un bronze éloquent, si Jiri Herman n’avait décidé de ridiculiser aussi systématiquement le général d’Alcina. Pour laisser l’étoile de Karina Gauvin briller d’un éclat plus solitaire encore ?

MEHDI MAHDAVI


© MAREK OLBRZYMEK

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