Après sa création au Festival de Wexford, à l’automne 2017 (voir O. M. n° 135 p. 64 de janvier 2018), cette production de Risurrezione a été filmée lors de sa reprise, à Florence, en janvier 2020.

Le premier intérêt de cette captation est d’offrir à l’ouvrage une mise en scène d’excellente qualité. Signée par Rosetta Cucchi, elle repose sur de sobres décors et une direction d’acteurs particulièrement savante. Depuis le premier acte, dans un sombre intérieur cossu, où l’on remarque une reproduction du célèbre tableau Le Démon assis de Mikhaïl Vroubel (1890, Moscou, Galerie Tretiakov), jusqu’à la dernière image qui, dans un champ de blé, sous un ciel d’azur, évoque brièvement la « résurrection » de Katiusha, nous suivons la descente aux enfers de l’héroïne.

Sinistre quai de gare par temps de neige, horreur du bagne, rien n’est épargné à la femme de chambre séduite et aussitôt abandonnée par son prince. Lorsque, pris de remords, l’infidèle viendra la retrouver, elle le repoussera, tout en l’aimant encore.

Emballé par le roman éponyme de Tolstoï (1899) et par l’adaptation théâtrale qui en a été proposée à Paris, sur la scène du Théâtre de l’Odéon (1902), Franco Alfano (1875-1954) compose Risurrezione au fil de ses déplacements entre Berlin, Moscou et Naples. Ainsi s’explique certainement qu’à un fort héritage vériste, s’ajoutent ici des influences à la fois françaises, allemandes et russes.

Ajoutons qu’en ce début de XXe siècle, un tel sujet est tout à fait dans l’air du temps. Rien qu’en Italie, Umberto Giordano, avec Fedora (1898), puis Siberia (1903), a su parfaitement traduire ces ambiances slaves, encore si déroutantes pour un spectateur occidental.

Après sa création à Turin, le 30 novembre 1904, sous la direction de Tullio Serafin, plusieurs théâtres européens accueillent le nouvel ouvrage, dont le succès repose, pour une grande part, sur la force dramatique de son interprète principale. Au cours du siècle dernier, Mary Garden et, plus près de nous, Magda Olivero (RAI Turin 1971, Gala) et Denia Mazzola Gavazzeni (Montpellier 2001, Accord) ont offert de mémorables portraits de ce personnage pathétique.

Déjà présente à Wexford, Anne Sophie Duprels retrouve un rôle qu’elle a su faire sien et auquel elle apporte une émotion, une hauteur de ton, un investissement personnel, une qualité de jeu, qui la placent aussitôt dans la lignée de celles qui l’ont précédée. Et l’on s’étonne qu’avec de tels atouts, la carrière de la soprano française demeure aussi discrète.

Matthew Vickers et Leon Kim, sans atteindre un niveau équivalent, se montrent convaincants. Le reste de la distribution est d’excellente qualité, jusque dans les emplois les plus modestes. Tout est décidément juste et efficace dans ce spectacle, bien mis en valeur par le filmage de Davide Mancini.

Il en va de même pour la direction musicale de Francesco Lanzillotta, qui restitue à ces pages le souffle puissant et la troublante vérité humaine que Franco Alfano et Cesare Hanau, son librettiste, étaient allés puiser dans le roman de Tolstoï.

PIERRE CADARS

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