Comptes rendus Belle Cendrillon à Paris
Comptes rendus

Belle Cendrillon à Paris

30/03/2022

Opéra Bastille, 26 mars

Créée à l’Opéra-Comique, en 1899, la Cendrillon de Massenet fait aujourd’hui son entrée à l’Opéra National de Paris, dans une mise en scène de Mariame Clément, décidément abonnée aux contes de fées dans la capitale. Mais autant Hänsel und Gretel, au Palais Garnier, en 2013, nous avait semblé assez laborieusement psychanalytique, autant sa proposition dramaturgique paraît ici pertinente, situant l’action au moment de la création de l’ouvrage, époque charnière où s’opposent le XIXe siècle finissant, celui de la révolution industrielle, et le XXe siècle commençant, avec l’Exposition universelle qui se profile.

Ancrée dans la première ère, la demeure de Madame de la Haltière est une immense usine, machine à produire en série des prétendantes au mariage (hilarante démonstration avec entrée de la jeune fille en tenue de ville, qui en ressort en robe rose à paniers !), dirigée d’une main de fer par la maîtresse de maison, et où la cendre de l’héroïne devient poussière du charbon.

À l’acte II, le palais royal arbore, au contraire, l’architecture caractéristique de la « Belle Époque », où se mêlent verre et acier. Dans ce contexte, la Fée marraine devient, bien sûr, la Fée électricité. Avouons, malgré tout, que l’idée – d’ailleurs déjà exploitée par Benjamin Lazar, à l’Opéra-Comique, en 2011 – n’offre guère d’équivalent scénique à l’écriture virtuose du rôle, et plus généralement, que la dimension magique, si importante dans l’ouvrage, ne trouve pas une traduction visuelle assez spectaculaire. Notamment pour l’épisode crucial de la forêt enchantée, au second tableau du III, ici les bas-fonds de l’usine.

Ceci posé, pour l’essentiel, la mise en scène de Mariame Clément fonctionne bien, avec des trouvailles aussi inattendues que réjouissantes. On apprécie des personnages jamais caricaturaux, en particulier la marâtre, dont la tyrannie se mâtine d’une bonne dose d’humour, et les demi-sœurs qui, au IV, font preuve d’un touchant dévouement envers Cendrillon malade.

On pouvait craindre que cette œuvre, écrite pour l’écrin de la Salle Favart, ne paraisse noyée dans le vaste vaisseau de l’Opéra Bastille. La direction vive et précise de Carlo Rizzi se révèle soucieuse du détail, comme de l’équilibre fosse/plateau, même si, fatalement, certaines voix passent mieux que d’autres.

La distribution est sans faille, à commencer par le rôle-titre. Six mois après Iphigénie en Tauride, au Palais Garnier (voir O. M. n° 177 p. 54 de novembre 2021), Tara Erraught se confirme très à l’aise dans ces parties intermédiaires, avec une aisance et une puissance dans l’aigu, un contrôle du vibrato et une égalité qu’elle n’a pas toujours dans les emplois de vrai mezzo. Surtout, grande habituée de l’Angelina/Cenerentola rossinienne, elle dessine une Cendrillon constamment frémissante, avec un grand rayonnement dans le timbre : chaque retour de la phrase « Vous êtes mon Prince Charmant » est un vrai rayon de soleil.

Sans planer à pareille hauteur, le Prince d’Anna Stéphany convainc physiquement et vocalement, malgré un instrument moins homogène, un peu sourd dans le grave. La Fée de Kathleen Kim montre une virtuosité à toute épreuve (vocalises, trilles et pianissimi enchanteurs), jamais mécanique, avec un sens poétique que la mise en scène lui refuse.

Daniela Barcellona incarne une Madame de la Haltière pleine d’autorité et de second degré, mais subtile dans ses effets. Ses « filles », Charlotte Bonnet et Marion Lebègue, sont aussi nuancées que parfaitement chantantes. Lionel Lhote, déjà Pandolfe à Glyndebourne, en 2019 (DVD Opus Arte), lui confère l’humanité de son baryton moelleux et mordant, au touchant mezzo/piano dans « Viens, nous quitterons cette ville ».

Dans les quelques phrases du Roi, Philippe Rouillon rappelle toute la splendeur de son timbre. Enfin, il faut, une fois de plus, louer l’excellence des Chœurs de l’Opéra National de Paris, dirigés par Ching-Lien Wu.

Une belle entrée au répertoire d’un ouvrage qui semble, peu à peu, trouver sa place dans les théâtres et qui, en cette soirée de première, a connu un très grand succès.

THIERRY GUYENNE


© OPÉRA NATIONAL DE PARIS/MONIKA RITTERSHAUS

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