Et si ce Wozzeck, filmé à Amsterdam, au printemps 2017 (voir O. M. n° 128 p. 30 de mai), était le spectacle lyrique, non pas le plus singulièrement foisonnant, mais le plus abouti, car le plus essentiel, conçu par Krzysztof Warlikowski, depuis son inoubliable Macbeth à Bruxelles, en 2010 ? Parce que le metteur en scène polonais puise dans sa propre enfance la vérité nue de l’opéra de Berg. Et qu’il montre, avec une acuité saisissante, l’exclusion, la marginalité, la déréliction qui conduisent inéluctablement au meurtre, puis au suicide, un protagoniste comme marqué au fer, dès ses plus jeunes années, par une société arrimée à un conformisme déshumanisé, symbolisée par un concours de danse pour enfants.

La direction d’acteurs est d’une bouleversante économie, dans les fugaces moments de tendresse entre Marie et son fils, comme lorsque la violence soudain sourd, baignée dans des lumières d’une beauté envoûtante, jusqu’au rouge sang. Surtout, la pulsation de la musique de Berg est en constante osmose avec le rythme du théâtre warlikowskien. La direction de Marc Albrecht en fait ressortir, mieux ressentir, les moindres variations, à la tête d’un orchestre amstellodamois affûté, dont la transparence analytique ne va à l’encontre, ni du lyrisme, ni de la densité sonore.

Quant au plateau vocal, il tutoie les cimes. Grâce d’abord à la précision des silhouettes dessinées par Jason Bridges, Andres exemplaire, et Frank van Aken, Tambour-Major au métal anonyme, antipathique même. L’hystérie guette constamment le ténor de caractère – presque une haute-contre, en vérité – de Marcel Beekman, Capitaine idéalement glapissant, tandis que la stature de Willard White compense l’usure de l’instrument, en Docteur inflexible et glaçant.

En aplanissant l’impact physique de son soprano toujours torrentiel, malgré sa blondeur ternie, les micros agissent comme une impitoyable loupe sur l’émission épaissie, et désormais assez quelconque, d’Eva-Maria Westbroek. Son incarnation de Marie n’en est pas moins sensationnelle. De simple présence, de sensualité presque sordide, de bouleversante sincérité, enfin.

Christopher Maltman profite, en revanche, d’une captation qui, en gommant ses inégalités de projection, de timbre et de vibrato, donne corps à son portrait accablé du rôle-titre avec la plus pétrifiante évidence.

MEHDI MAHDAVI

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