1 CD Château de Versailles Spectacles CVS 061 

On imagine l’émotion d’Hélène Houzel, enseignante mais surtout premier violon de l’ensemble La Tempesta, lorsque, en juillet 2015, elle eut entre les mains une copie manuscrite d’une partition d’André Campra (1660-1744), considérée comme perdue : Le Destin du Nouveau Siècle, « opéra-ballet » d’après un livret de Jean-Antoine du Cerceau, seul rescapé des douze ouvrages du compositeur destinés au prestigieux collège jésuite Louis-le-Grand, qui formait déjà l’élite de la nation. La création eut lieu le 11 mai 1700, ces « Prologue et trois récits en musique » devant servir « d’intermèdes à la tragédie de Maxime Martyr », écrite par ce même Père du Cerceau, le tout aboutissant à une soirée de plus de six heures !

La première étape de la résurrection fut une représentation à Pierrefitte-sur-Seine, en 2016, avec des classes de CE2 et CM2 de Saint-Denis et des étudiants de musique ancienne du CRR 93. La seconde se tint à Aubervilliers, en 2017, déjà sous la direction de Patrick Bismuth. La troisième fut le présent disque, gravé en studio, à l’Opéra Royal de Versailles, du 15 au 17 janvier 2021, en lieu et place du concert prévu, annulé pour cause de pandémie.

Pour en arriver là, il a fallu, bien sûr, partir de la copie retrouvée, et reconstituer une orchestration, ce qui a été fait avec bonheur. Glissons sur la minceur du sujet : Saturne prépare le monde au siècle qui s’annonce ; il affronte les partisans de la Guerre et ceux de la Paix ; Pallas, déesse de la Sagesse, joue les conciliatrices, en amenant les opposants à comprendre que les deux situations sont inévitables et gérables, à condition de ne pas s’enliser dans l’une ou l’autre. Ce qui rappelle une évidence : le règne du Roi-Soleil a eu son comptant de conflits, et il en sera de même après lui.

Plus que le message, sommaire, l’important, c’est la musique. L’art de Campra se déploie dans une écriture vocale prestement enlevée et poétique (« Volez, jeunes ­guerriers » de la Gloire dans le premier récit, les airs du Génie de la Terre dans le deuxième) et, plus encore, dans des danses, menuets, gigues, rigaudons, qui donnent des démangeaisons dans les mollets.

On se doute que, stylistiquement, l’équipe chargée de défendre ces retrouvailles est irréprochable. Vocalement, certaines faiblesses sont évidentes, mais la somme des parties vaut bien plus que les prestations individuelles. On apprécie ainsi la vaillance de Claire Lefilliâtre dans un triple rôle, en dépit d’un aigu parfois acide. La petite voix de Florie Valiquette a du charme, mais cette Paix pèche par une élocution qu’on aimerait plus nette. Thomas Van Essen campe un solide Vulcain ; dommage que son registre grave manque de consistance.

Avec Marc Mauillon, on s’élève d’un degré dans la qualité du chant, unie à une diction qui rend justice au texte, et donc aux personnages de Mars, dieu de la Guerre, et Saturne. En pleine forme, Mathias Vidal est un Génie de la Terre au phrasé libre et habité ; faisant vivre autant les mots que les notes, il dispose d’une palette de nuances exceptionnelle.

On ne peut dire que du bien des Chantres du CMBV, sous la houlette d’Olivier Schneebeli, même si certaines interventions en solistes n’ont guère de relief. La direction très vivante de Patrick Bismuth laisse s’épanouir des instruments qui ne demandent que cela.

Certaines réserves s’imposent, mais cette première au disque n’en est pas moins attachante.

MICHEL PAROUTY

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