Le Covid-19 a privé les mélomanes du concert que Carlo Vistoli devait donner, le 20 mai dernier, au Théâtre Grévin. Dommage, car s’il en est un à suivre parmi les contre-ténors qui commencent à occuper le devant de la scène, c’est bien lui.

Déjà remarqué par un précédent récital, Arias for Nicolino, chez le même éditeur, et par diverses intégrales, dont Agrippina de Haendel, chez Erato, il s’attache aujourd’hui aux amours contrariées, fréquentes dans l’opéra vénitien du XVIIe siècle, lequel, à cette époque, est loin d’être un long fleuve tranquille (l’enregistrement a été réalisé en studio, en décembre 2018).

Les passions sont exacerbées, la violence a droit de cité, la cruauté et le cynisme pointent leur nez, autant d’états perturbateurs et de désirs inassouvis pouvant conduire à la désillusion, à l’indifférence, au désespoir, voire à la mort. Apollo se désole ainsi à la vue de Dafne métamorphosée en laurier et déploie sa douleur dans des courbes mélodiques caressantes (Gli amori di Apollo e Dafne), Francesco Cavalli lui destinant des mélodies simples et finement dessinées.

Le même Cavalli montre son art du récitatif dans Erismena (juste avant son aria « Uscitemi dal cor, lacrime amare », Idraspe, drapé dans sa dignité, termine son récit par un poignant « con la -memoria mia perdi l’imago »), et suit les hésitations et l’évolution des sentiments d’Iarba, blessé dans son orgueil de constater que Didone lui préfère Enea (La Didone).

L’Ottone de Monteverdi affronte la cynique Poppea dans un duo tendu à l’extrême (L’incoronazione di Poppea, version napolitaine de 1651), et sombre dans le désespoir après avoir pensé tuer celle qui le dédaigne (version vénitienne de 1643).

Cavalli et Monteverdi se taillent la part du lion dans ce programme, avec aussi, pour ce dernier, deux extraits du Quarto Scherzo delle ariose vaghezze. Ce qui n’empêche de remarquer le court « Se ad un altro » de Diomede, extrait de La finta pazza de Francesco Sacrati, ainsi qu’une aria de Girolamo Frescobaldi offerte en bonus, puisque sans rapport avec Venise.

Ces textes, mis en musique avec élégance et simplicité, exigent de l’interprète qu’il se rappelle les exigences du recitar cantando des origines, tout en magnifiant des mélodies qui s’épanouissent au gré des humeurs des personnages. Carlo Vistoli possède au plus haut degré cette aisance du bien-dire et cette musicalité, qui font vibrer ces pages inspirées.

Sa voix est relativement large, pleine, sans passage de registre hasardeux dans les notes les plus graves, son timbre chaleureusement coloré et immédiatement attachant. Son élocution est un modèle ; il réussit à éviter toute monotonie dans l’expression, et à conserver de la liberté dans la conduite des lignes musicales.

Carlo Vistoli a, lui-même, participé à la révision et à la transcription de certaines pages, avec Filippo Pantieri, dont l’ensemble Sezione Aurea est prodigue de sonorités séduisantes. Pour le duo de L’incoronazione di Poppea, il est rejoint par Lucia Cortese, soprano dont les couleurs vocales acidulées conviennent à la future impératrice, plus ambitieuse et garce que sincère.

Aucun doute : Carlo Vistoli rejoindra sans tarder l’équipe des Jaroussky, Fagioli et consorts, dont le public est actuellement si friand.

MICHEL PAROUTY

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