Comptes rendus Cosi fan tutte post-#MeToo à Dijon
Comptes rendus

Cosi fan tutte post-#MeToo à Dijon

09/02/2022

Auditorium, 6 février

Une question, d’abord : peut-on raisonnablement jouer Cosi fan tutte dans un auditorium de 1 600 places, avec une ouverture de scène de 18 mètres et une hauteur de plafond vertigineuse, c’est-à-dire une très grande salle, dans laquelle, même s’il n’y a pas énormément de recul, les chanteurs apparaissent de la taille d’une allumette, dès qu’on a passé les quinze premiers rangs ? Don Giovanni à la rigueur, mais Cosi, ce joyau de l’intimisme ? On ne saurait être plus loin de l’esprit de l’œuvre.

C’est pourtant le pari que fait Dominique Pitoiset, directeur général et artistique de l’Opéra de Dijon, également metteur en scène et décorateur de cette nouvelle production. Pari risqué, parce qu’on se demande vraiment ce que les spectateurs du fond de la salle ou du balcon peuvent percevoir de la finesse de la direction d’acteurs. Mais c’est ici, vraisemblablement, plus le directeur qui parle que le metteur en scène, car on sait à quel point il est nécessaire, surtout dans la période actuelle, de remplir les caisses et, de ce point de vue, Mozart remplit bien.

Sur le plan musical, ça passe. L’acoustique de l’Auditorium est tellement bonne, qui plus est renvoyée par le mur du décor, que les voix se font bien entendre, au point qu’on se demande au début si elles ne sont pas sonorisées. Il en va de même de l’Orchestre Dijon Bourgogne, un peu perdu dans la grande fosse, mais qui sonne avec force, parfois même un peu trop. Pas de souci, donc, même si quelque chose se perd, qui est de la proximité, du partage, bref de l’émotion.

Pour ceux qui sont plus proches ou qui utilisent des jumelles, le spectacle proposé par Dominique Pitoiset surprend : il est situé de nos jours, dans une salle de musée où sont accrochées des toiles de Nicolas Poussin et dans laquelle des touristes déambulent parfois, en short et chapeau de paille. Au centre se trouve Le Christ et la femme adultère (1653, Paris, Louvre). Pour le metteur en scène, ce tableau représente la réponse de Jésus à la haine des femmes ; il l’a placé là, à la fois pour répliquer au titre de l’opéra et pour faire en sorte que « toutes les manœuvres déclenchées par Don Alfonso se mesurent à cette présence silencieuse en toile de fond ».

Au début, avant que la musique ne commence, une voix « off » fait une présentation du tableau de Poussin, tel un audioguide de musée. Puis, au début du II, on découvre la toile taguée : des bandeaux ont été collés sur la femme adultère, portant l’inscription « Silence = Violence ». De même que, tout autour, les murs ont été recouverts de post-it et qu’à la fin, toutes les femmes présentes sur le plateau s’effondrent, comme victimes de la violence des hommes. Dominique Pitoiset rend ainsi hommage au mouvement #MeToo et inscrit délibérément l’œuvre dans les préoccupations du moment.

Sur le pourquoi du musée, c’est, d’après lui, « autant une intuition qu’un choix ». Il explique : « Le musée est un peu le monde d’Alfonso ; l’existence est déjà jouée, il ne nous reste plus qu’à visiter le temple qui conserve ses meilleures archives. » Pourquoi pas ? Pour être honnête, on ne voit pas très bien ce que cette transposition apporte à l’intrigue, mais elle n’empêche pas Dominique Pitoiset de réaliser un travail précis, intelligent, qui joue constamment sur l’ambiguïté des sexes et des situations, et qui, parfois, sait vraiment mettre en avant l’érotisme des corps.

Ces corps, justement, ce sont ceux des chanteurs qui, pour la plupart, sont passés par l’Atelier Lyrique – actuelle Académie – de l’Opéra National de Paris. À leur tête, la Fiordiligi d’Andreea Soare, à la voix saine et ronde, presque trop corsée pour le rôle, mais qui fait toujours preuve d’une belle musicalité. À ses côtés, Fiona McGown est une Dorabella de charme, mezzo léger faisant un peu penser à Frederica von Stade.

Maciej Kwasnikowski est très touchant en Ferrando, avec un joli timbre, mais un phrasé qui a tendance à se relâcher. Viril et bien dans sa peau, le Guglielmo de Timothée Varon chante avec assurance. Quant à David Bizic, s’il est un peu jeune pour Don Alfonso, il parvient à donner de l’autorité au rôle, sans le surcharger. La Despina d’Andrea Hill, enfin, qui est ici la gardienne du musée, fait preuve de malice et de légèreté.

Dans la fosse, Guillaume Tourniaire impose parfois des tempi très lents (comme dans « Per pietà », à la limite du souffle), mais son approche propose une belle dynamique et des contrastes riches de sens.

PATRICK SCEMAMA


© MIRCO MAGLIOCCA

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