Comptes rendus Création trop démonstrative à Lille
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Création trop démonstrative à Lille

29/01/2022

À rebours de la théorie de l’art pour l’art qui ferait de chaque ouvrage un monde en soi, la compositrice israélienne Sivan Eldar (née en 1985) a choisi, dans son premier opéra Like flesh, créé à l’Opéra de Lille (en coproduction avec l’Opéra Orchestre National Montpellier, l’Opéra National de Lorraine et l’Ircam), de traiter de sujets politiques, dont il est beaucoup question en ce moment : les rapports entre les sexes, le réchauffement climatique, le devenir de l’humanité. « Il est important d’admettre qu’une œuvre d’art n’est pas un discours, ni un outil de propagande », prévient Cordelia Lynn, la librettiste. Il n’empêche : Like flesh sonne comme un manifeste, bien davantage que comme un ouvrage dont la musique serait le moteur principal.

Un homme, le Forestier, s’interroge sur lui-même, impatient de servir le système économique qui le fait vivre en coupant des arbres, mais également attaché à tout ce qui le lie à la santé des forêts. Son épouse, la Femme, elle, ne trouve pas son compte dans cette vie. Une jeune fille, l’Étudiante, arrive chez ce couple déjà âgé ; bien sûr, elle va le perturber en mettant en cause le travail du Forestier, tout en allumant dans le cœur de la Femme un amour qu’elle n’imaginait pas.

Ces deux éléments vont aboutir à la métamorphose de la Femme, qui va peu à peu se transformer en Arbre. Like flesh s’inspire, en effet, des Métamorphoses d’Ovide ; plus précisément, il s’agit, toujours selon Cordelia Lynn, en renversant « les conventions hétéronormées », de « subvertir Ovide ».

D’autres opéras, après tout, se posent la question de la place de l’homme dans la forêt : La Petite Renarde rusée de Janacek, par exemple. Et dans L’Enfant et les sortilèges, Ravel fait chanter des arbres qui se plaignent de leurs blessures, mais avec, avant tout, une intention poétique. Plus récemment, dans Le Messie du peuple chauve (Avignon, 2020), Éric Breton se penchait, lui aussi, sur le devenir des arbres, et donc de l’humanité.

Ici, le discours, très démonstratif, est omniprésent, le chant se résumant à un récitatif souple, alternant avec des passages parlés – le livret est en anglais. Les solistes composent un trio sans surprise : soprano (Juliette Allen), contralto (Helena Rasker) et basse (William Dazeley). Tous sont amplifiés, comme le sont les six voix qui figurent la Forêt.

L’ensemble instrumental l’est aussi, dont les sonorités prolifèrent et se métamorphosent elles-mêmes, grâce à la technologie de l’Ircam – la réalisation en informatique musicale est confiée à Augustin Muller. De fait, le son est partout ; il provient même, ici et là, de sous les sièges des spectateurs. C’est un son composé, avant tout, de stridences ou de motifs plus ou moins répétitifs, qui évoquent les bruits de la nature. On attend une panoplie de sons élaborée, on en reste à l’illustration anecdotique, moins fouillée que dans un autre opéra écologique récent, également créé par l’ensemble Le Balcon : Au cœur de l’océan (voir O. M. n° 178 p. 67 de décembre-janvier 2021-2022).

La réalisation scénique, confiée à Silvia Costa, subit le même traitement : les trois personnages, sur le plateau, où l’on ne trouve que quelques chaises et un tronc abattu, sont cernés par trois murs, au centre desquels est découpée une forme dans laquelle s’enchâsse un écran, où sont projetées des images mouvantes de forêts (tantôt vertes, tantôt roussies), d’écorces, d’animaux accusateurs.

Un grand crescendo, qui scande la liste des méfaits de l’homme (de la pâte à papier aux crosses de fusil, des sarcophages à la dynamite), perturbe ces images qui représentent un visage entremêlé de lianes et de racines, puis, à la toute fin, une figure humaine entièrement devenue végétale.

Le spectacle est réalisé avec beaucoup de soin, et Maxime Pascal dirige Le Balcon avec son énergie accoutumée. Mais on peut trouver paradoxal qu’un ouvrage qui prône la méfiance devant la technique et chante l’amour de la nature ait recours à un tel déploiement technologique, alors que des voix humaines, sans amplification, et quelques instruments, faits de bois et de corde, auraient donné bien plus d’humanité à son propos.

CHRISTIAN WASSELIN


© SIMON GOSSELIN

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