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Comptes rendus

Dame de pique entre hauts et bas à Baden-Baden

02/05/2022

Festspielhaus, 15 avril

Depuis que les « relectures » sont à la mode, La Dame de pique a subi son lot d’outrages. À notre connaissance, ceux que lui font subir Moshe Leiser et Patrice Caurier, dans cette nouvelle production du Festival de Pâques (Osterfestspiele) de Baden-Baden, étaient à ce jour inédits.

Pour le spectateur, le choc intervient au début de la scène 2 de l’acte I, quand, au lieu de la chambre de Lisa, il découvre le salon de réception d’un luxueux bordel des années 1880-1890, période de composition et de création de l’ouvrage. Lisa, Pauline et leurs amies sont des filles de joie, en jupon, bustier et porte-jarretelles, qui chantent et dansent pour les clients. La Comtesse est, bien évidemment, la tenancière de l’établissement, vieille harpie au maquillage vulgaire et aux vêtements voyants. Le même décor servira, au II, de salle de bal et de chambre de la Comtesse.

Au-delà des inévitables hiatus avec le texte (les références répétées de la Gouvernante au rang social élevé de Lisa et ses compagnes, le ridicule de Lisa/prostituée demandant à Hermann/potentiel client ce qu’il vient faire dans une maison close…), le plus grave reste la trahison des intentions du compositeur.

Elle est flagrante dans le cas du bal, que Tchaïkovski a expressément conçu comme un hommage, à la fois admiratif et nostalgique, aux fastes de la cour de Catherine II. Le situer dans un contexte aussi grossier, pour ne pas dire dégradant, en confondant pastiche et parodie (la si délicate « bergerie » du II !), relève du non-sens.

Que dire, ensuite, de la mort de la Comtesse, assassinée par Hermann en pleine lumière, alors qu’elle essaie frénétiquement de déboutonner sa chemise ? C’est lui faire perdre son aura de mystère, en la transformant en un sordide fait divers, rappelant les crimes de Jack l’Éventreur.

Que dire, enfin et surtout, du traitement infligé à la sublime et si romantique déclaration d’amour d’Eletski ? Le Prince la chante en se déshabillant, au pied d’un lit, pendant que Lisa, dans le cabinet de toilette attenant, se prépare au coït. Puis il attache les poignets de la jeune femme aux montants du lit, attrape un poignard, et entame un jeu sexuel type BDSM. Le décalage entre ce que l’on voit et ce que disent texte et musique est tellement insupportable que le spectateur n’a qu’une envie : se lever et hurler sa colère !

On le regrette d’autant plus que, pour le reste, le spectacle possède de réelles qualités. Son décor, d’abord, énorme parallélépipède occupant la quasi-totalité du plateau, sur deux niveaux, dont on voit tantôt le rez-de-chaussée, tantôt le premier étage, voire les deux à la fois. Bien réalisé, exploité avec beaucoup de virtuosité, remarquablement éclairé, il favorise la fluidité des changements de tableaux et permet d’intéressantes actions parallèles.

Sa cohérence, ensuite, avec un parti défendu jusqu’au bout (le bordel s’y intègre à sa manière), qui voit Hermann se suicider dans la pièce au plafond bas, meublée d’une longue table, où on l’avait découvert au I. Sa référence opportune au cinéma fantastique, encore, pour la chambre fortement inclinée dans laquelle l’officier délire, au début du III (de loin la séquence la plus réussie de la production). Sa direction d’acteurs, enfin, d’une force sidérante, au point qu’au moment où Hermann, pris d’un accès de démence, tue Lisa dans le cabinet de toilette, puis l’abandonne dans la baignoire – on songe à Shining de Stanley Kubrick –, on est prêt à oublier que l’héroïne est censée se jeter dans la Néva.

La distribution, de haut niveau, accuse une seule faiblesse : la Comtesse de Doris Soffel, mezzo claire et légère que l’âge n’a pas transformée en contralto, fourvoyée dans un emploi trop grave pour elle et privée de toute présence dramatique. Remplaçant Elena Bezgodkova, qui remplaçait elle-même Asmik Grigorian, Elena Stikhina a les moyens exacts de Lisa, en termes de richesse de timbre et de puissance. On croit dans son personnage, sans être transporté au septième ciel, comme on pouvait l’être avec Galina Vichnevskaïa, jadis, ou Asmik Grigorian, aujourd’hui.

La révélation féminine de la soirée est l’éblouissante Pauline d’Aigul Akhmetshina, mezzo russe de 26 ans, voix homogène, à la couleur envoûtante, et physique de star. Éblouissants, également, le Tomski de Vladislav Sulimsky et l’Eletski de Boris Pinkhasovich, deux barytons au timbre séduisant et au phrasé surveillé, qui ne font qu’une bouchée de leurs morceaux de bravoure respectifs. On saluera, de surcroît, l’implication du second dans le rôle détestable que Moshe Leiser et Patrice Caurier lui confient, mi-mafieux, mi-souteneur.

Arsen Soghomonyan, enfin, campe un Hermann inhabituel, comme sur la réserve, avec une projection presque insuffisante parfois. Le comédien semble très à l’aise dans la mise en scène, et l’instrument répond aux exigences de cette tessiture meurtrière. Peut-être le problème tient-il à l’acoustique du Festspielhaus, immense vaisseau que certaines voix peinent à remplir.

En fosse, le Berliner Philharmoniker est fidèle à sa réputation, Rolls-Royce dont le magicien Kirill Petrenko, son directeur musical, tire des sonorités tour à tour telluriques et transparentes. Les cinq dernières minutes de l’opéra, avec le concours d’un somptueux Chœur Philharmonique Slovaque, laissent l’auditeur béat. On se pince, tellement c’est beau et émouvant. Le septième ciel, cette fois, on y est !

RICHARD MARTET


© MONIKA RITTERSHAUS

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