Comptes rendus Décevante fin de Ring à Berlin
Comptes rendus

Décevante fin de Ring à Berlin

20/12/2021

Deutsche Oper, 12 & 14 novembre

Après Die Walküre, en septembre 2020 (voir O. M. n° 166 p. 43 de novembre), puis Das Rheingold, en juin 2021 (voir O. M. n° 175 p. 51 de septembre), le nouveau Ring du Deutsche Oper a pu enfin s’épanouir dans sa totalité, avec un Siegfried plusieurs fois différé, directement enchâssé, du coup – comme Götterdämmerung, deux jours plus tard (voir ci-après) –, dans trois cycles complets, proposés en novembre 2021 et janvier 2022.

Les décors, cosignés par Stefan Herheim et Silke Bauer, sont devenus familiers : l’imposant piano à queue, qui sert de lieu d’entrée et de sortie, mais aussi de rocher pour Brünnhilde ; les grandes toiles blanches, qui s’élèvent à coups de filins et se tendent pour former des éléments de décor, ou simplement pour servir de support à des projections ; et, bien sûr, les valises de cuir bouilli, accumulées et comme pétrifiées, ici, pour former une colline – on la verra toutefois frémir des grondements de Fafner, puis se percer de deux yeux et d’une immense gueule.

La mise en scène de Stefan Herheim comporte encore de très grands moments, comme la scène entre Wotan errant et Alberich, au II, ou celle du même Voyageur avec Erda, au début du III. Par contre, le final laisse un peu sur sa faim, Siegfried et Brünnhilde tournant autour du piano, puis montant dessus, sans très bien savoir quoi faire, et abandonnant toute représentation de la sensualité à des figurants en sous-vêtements, qui s’accouplent avec plus ou moins d’application.

Il y a aussi des redites, par exemple dans ce recours à la partition comme explication de tout, ou dans cette façon d’amener, tour à tour, les protagonistes devant le clavier (muet) du piano, pour qu’ils y plaquent des accords inspirés.

On retrouve des personnages désormais familiers, comme le Mime du ténor taïwanais Ya-Chung Huang, à qui Stefan Herheim donne l’allure d’un Wagner en pyjama rayé de déporté, ou l’Alberich du baryton américain Jordan Shanahan, formidable d’expressivité. Simple clown dans Das Rheingold, il est grimé ici en Joker de Batman, et se montre omniprésent : transformé en ours par Siegfried, qui le ramène pour faire peur à Mime, c’est l’observateur, plus ou moins discret, de tout ce qui se passe avant et après son intervention du II.

Siegfried, lui, a l’allure d’un de ses interprètes du XIXe siècle : il est vêtu de peaux, chaussé de cothurnes, le cor en bandoulière. Mais ce sont des feuilles de papier qu’il roule, pour former le pipeau avec lequel il tente de répondre à l’Oiseau. Les cuivres, pourtant, sont bien là, pendus au plafond de la cabane de Mime ou dans la gueule de Fafner, dont les dents sont des pavillons de trombones géants.

Le ténor américain Clay Hilley incarne un Siegfried de haut vol, voix à la fois suave et puissante, mélange de juvénilité et d’arrogance, à l’intonation jamais prise en défaut. Son contrôle est remarquable, notamment dans le sublime diminuendo qu’il réussit sur son second « Erwache ! », lancé à la Brünnhilde de Nina Stemme. La soprano suédoise a gardé un médium charnu, mais les aigus ayant perdu de leur assurance, son réveil n’est pas un long fleuve tranquille.

On retiendra encore un Voyageur très fiable, une Erda parfaitement à sa place et un solide Fafner. L’Oiseau est chanté, une fois n’est pas coutume, par un garçonnet, Sebastian Scherer (Knabenchor der Chorakademie Dortmund), au vrai tempérament d’acteur. Mais si la voix est d’une belle puissance, les suraigus sont inévitablement tendus.

Comme pour les épisodes précédents, la direction musicale de Donald Runnicles s’avère probe et compétente.

Surprise ! Les empilements de valises ont disparu, pour faire place à un décor plus traditionnel : un mur lambrissé, devant lequel les figurants sont en tenue de cocktail mondain. La thématique des réfugiés, qui avait nourri Das Rheingold et Die Walküre, et restait évoquée dans Siegfried, semble, cette fois, définitivement abandonnée, comme si Stefan Herheim s’était rendu compte qu’il n’y trouverait pas de quoi nourrir un Ring entier.

C’est embarrassant, car le metteur en scène norvégien ne propose rien à la place et semble se contenter d’illustrer les scènes sans grande inspiration. Dans la lignée du final de Siegfried, on verra les figurants en sous-vêtements, mais ils apparaîtront aussi costumés en dieux. Après avoir admiré ce Ring à ses débuts, on bâille donc, plus d’une fois, lors de cet ultime épisode.

Le grand piano reste l’élément récurrent, les protagonistes s’y succédant de façon caricaturale, en feignant d’asséner, avec plus ou moins d’inspiration, des accords correspondant à leur prestation. L’ensemble de la soirée se passe sans surprise, sinon que Siegfried et Gunther viennent ensemble voler l’anneau à Brünnhilde (et chantent, du coup, la scène tous les deux !) ou que, après avoir tué Siegfried dans le dos, comme il se doit, Hagen le décapite pendant la « Marche funèbre » et brandit sa tête, comme s’il s’agissait de celle de Jochanaan.

Gunther (vocalement correct, sans plus) et Gutrune (excellente, en revanche) incarnent des personnages ordinaires, aussi peu charismatiques que possible. Fort de la haute stature et de la basse sonore d’Albert Pesendorfer, Hagen impressionne. Okka von der Damerau campe une émouvante Waltraute, tandis que Jordan Shanahan, comme dans Siegfried, s’impose en Alberich.

Clay Hilley est, à nouveau, le héros de la soirée, Siegfried tout en puissance, et même carrément charismatique. Nina Stemme, en Brünnhilde, confirme une réelle usure vocale, se trouvant même en sérieuse difficulté au dernier acte.

Reste, pour se consoler, la lecture soignée et intense de Donald Runnicles. Véritable Kapellmeister, le directeur musical du Deutsche Oper sauve cette soirée de l’insignifiance, dans laquelle la panne d’inspiration de Stefan Herheim aurait pu la faire sombrer.

NICOLAS BLANMONT

PHOTO © BERND UHLIG

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