Comptes rendus Don Carlos enfin en français à New York
Comptes rendus

Don Carlos enfin en français à New York

09/03/2022

Metropolitan Opera, 28 février

Reprenant ses activités après une interruption de quatre semaines, le Metropolitan Opera a commencé cette longue soirée de première par une émouvante exécution de l’hymne ukrainien par les chœurs maison. Depuis son entrée au répertoire, en 1920, dans sa version en quatre actes très mutilée, Don Carlos n’avait jamais été joué en français, alors que d’autres compagnies nord-américaines avaient, depuis longtemps déjà, osé la langue originale. C’est maintenant chose faite, dans une édition néanmoins sujette à caution sur le plan musicologique.

Pour la grande majorité du public, la principale révélation de cette nouvelle production a sans doute été, en dehors du français, la déploration de Philippe II et Carlos sur le cadavre de Posa (« Qui me rendra ce mort ? »). L’acte de Fontainebleau, en effet, est donné au Met depuis 1979, et l’essentiel de ce qui fait la spécificité de la version de 1866-1867 a été écarté. Ainsi du chœur dit « des bûcherons » (« L’hiver est long ! »), dont la coupure affaiblit le I ; de l’échange de costumes entre Élisabeth et Eboli (« Que de fleurs… Pour une nuit me voilà reine »), suivi du ballet « La Pérégrina » ; du duettino des deux femmes, au IV (« Ah ! Que le ciel pardonne ») ; enfin, de l’ensemble précédant la fin pianissimo de l’opéra (« Je vous livre ce criminel »). C’est beaucoup !

Au pupitre, Yannick Nézet-Séguin met plus d’une heure à retrouver la conviction qui faisait le prix de ses précédentes lectures de l’ouvrage au Met, en 2010 et 2015. Mais on entend qu’il prend plaisir au passage de l’italien au français, et on salue ses efforts pour contenir le volume de l’orchestre, permettant ainsi à une distribution vocalement plutôt « légère » de projeter correctement les mots.

David McVicar signe un spectacle lourd, sans vraie séduction visuelle, en recyclant les mêmes procédés que dans ses précédentes réalisations in loco (onze productions depuis 2009 !). Le décor gris de Charles Edwards, évoquant un columbarium, s’enrichit d’un gigantesque crucifix sanguinolent, au premier tableau du IV. On lui préfère les costumes d’époque de Brigitte Reiffenstuel, dans des dominantes noir, blanc et rouge. Quant à la fin, elle laisse, comme souvent, perplexe : le Moine surgit sous l’apparence de Charles Quint jeune, coiffé de sa couronne ; puis ce que l’on suppose être le fantôme de Posa émerge de l’azur, pour entraîner Carlos vers une mort sereine.

On portera au crédit de David McVicar la direction d’acteurs, qui inspire à Etienne Dupuis, Matthew Polenzani et Sonya Yoncheva des incarnations émotionnellement investies. Seul francophone de l’équipe, le baryton canadien surclasse ses partenaires, côté diction. Campé avec vigueur, son Posa s’impose par la netteté de sa ligne de chant et son élégance belcantiste. Malgré quelques défauts d’intonation, c’est la révélation majeure de la production.

À 53 ans, Matthew Polenzani gère intelligemment sa voix de ténor lyrique, apportant à Carlos la même beauté de phrasé qu’à ses précédents héros français au Met, Roméo (Roméo et Juliette) ou Nadir (Les Pêcheurs de perles). Ses mouvements de bras sont parfois maladroits, mais il insuffle à l’infant ce qu’il faut de noblesse et de passion contrariée.

Avec son timbre sombre et légèrement voilé, Sonya Yoncheva franchit les écueils d’Élisabeth, sans se départir de son intégrité artistique. Même si la zone du passage trahit quelques signes d’instabilité sous la pression, l’instrument sonne plus reposé qu’en d’autres occasions récentes. Surtout, on croit dans son personnage.

Matthew Rose, offrant le plus sonore exemple de chant verdien de la soirée, soulève une ovation inattendue à la fin de l’arioso du Moine, au début du II. Élimé aux deux extrémités de la tessiture, John Relyea procure nettement moins de satisfactions en Grand Inquisiteur mugissant.

Du côté des basses, la plus grosse déception vient néanmoins d’Eric Owens, Philippe II non seulement rugueux, mais aussi dépourvu des ressources de puissance nécessaires pour passer la rampe dans une salle aussi vaste. Même s’il se reprend un peu sur la fin de son « Elle ne m’aime pas ! », ce bel artiste s’en sort uniquement grâce à sa musicalité.

Les micros de la retransmission en direct dans les cinémas, le 26 mars, corrigeront peut-être l’impression que nous a laissée Jamie Barton, peut-être souffrante. Remplaçant Elina Garanca, initialement annoncée, la mezzo américaine, appréciée au Met en Adalgisa (Norma) et Giovanna Seymour (Anna Bolena), possède certes toutes les notes d’Eboli. Mais la « Chanson du voile » est à peine passable, avant le trio « du jardin » (sans une once de verdure sur le plateau !), où la voix retrouve un peu de sa richesse. Les choses s’améliorent encore pour « Ô don fatal », salué par de fervents applaudissements, sans que l’on trouve, dans son exécution de cet air emblématique, l’élégance et le brillant attendus.

Les seconds rôles sont tous bien tenus, avec une mention pour le Héraut d’Eric Ferring et la Voix d’en haut d’Amanda Woodbury – quoique celle-ci soit défavorisée par le dispositif acoustique. Dommage, surtout, que dans ce tableau de l’autodafé, David McVicar commette deux erreurs grossières.

D’abord, en installant les grands d’Espagne dans des loges sur le plateau (un cliché usé jusqu’à la corde). Ensuite, en accompagnant les dix premières minutes des évolutions d’un danseur, exécutant une très médiocre chorégraphie, dans un costume « feu » insupportablement criard. Toujours cette crainte que les spectateurs des salles obscures s’ennuient au bout de trente secondes, qui pousse Peter Gelb à demander aux metteurs en scène d’introduire des passages dansés, aussi superfétatoires qu’anti-musicaux, alors qu’ici, le « vrai » ballet, composé par Verdi, a été supprimé…

Mais bon, le Met a enfin découvert Don Carlos en français, et c’est le plus important !

DAVID SHENGOLD


© MET OPERA/KEN HOWARD

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