Comptes rendus Don Giovanni peu cohérent à Berlin
Comptes rendus

Don Giovanni peu cohérent à Berlin

08/04/2022

Staatsoper Unter den Linden, 2 avril

Fin du cycle « Mozart/Da Ponte » au Staatsoper, avec un Don Giovanni dont le brillant dernier tableau ne suffit pas à compenser certaines faiblesses. Vincent Huguet a décidé de modifier l’ordre chronologique des trois ouvrages, pour tisser des liens entre eux et les inscrire dans notre époque : Cosi fan tutte commençait le parcours en 1969, Le nozze di Figaro le poursuivait en 1988, et Don Giovanni le termine au XXIe siècle.

Le rideau s’ouvre sur un univers de béton, où la seule fantaisie est l’affiche d’une campagne Benetton de 2011, montrant Angela Merkel embrasser Nicolas Sarkozy. L’ex-chancelière allemande sera d’ailleurs l’une des héroïnes de la soirée : à la fin du premier acte (mais pour cette scène seulement), Donna Elvira troque sa chevelure luxuriante pour adopter le « look Merkel », coiffure courte, tailleur pantalon et l’incomparable façon de joindre les mains sur le ventre par les pouces et les index. Rien ne vient justifier cet effet qui tombe à plat, si ce n’est, peut-être, le fait que Don Giovanni apparaisse en jeans, chemise et casquette, évoquant un Donald Trump en week-end.

À dire vrai, jusqu’au milieu du deuxième acte, on cherche vainement la cohérence du propos, suite d’images et de gags, pour la plupart, déjà vus : Don Ottavio prend son téléphone portable pour appeler les secours, en découvrant le cadavre du Commandeur ; Leporello fait défiler son fameux catalogue sur une tablette, pendant que les portraits de femmes s’affichent en grand sur le décor ; Don Giovanni prépare un cocktail aux couleurs fluorescentes, dans un saladier, pendant l’air « du champagne », etc.

La direction d’acteurs n’arrange rien, avec des postures franchement incongrues : Don Giovanni, après avoir provoqué la mort du Commandeur, en le faisant tomber sur un coin de table, paraît étonné et met la main devant la bouche, tel un garnement ayant commis une bêtise ; après le sextuor, le couple Masetto/Zerlina apporte un banc et décapsule des bières, pour que Don Ottavio puisse confortablement chanter « Il mio tesoro » à Donna Anna, assise à ses côtés…

Seul le finale – qui regroupe ici, dans un même lieu, les scènes 3 à 5 du deuxième acte – présente une réelle cohérence, comme si Vincent Huguet y avait consacré l’essentiel de son travail, en laissant filer le reste sans ligne précise. Le cimetière est un funérarium : Don Giovanni y essaie plusieurs cercueils, puis on y amène le cadavre du Commandeur sur une table métallique d’autopsie ; quant au banquet, il est fait de ces plateaux de sandwichs que l’on sert après des funérailles.

Le corps du Commandeur est installé sur un catafalque ; tout le monde est présent, comme pour une crémation, mais quand le panneau du fond de scène s’ouvre, c’est pour laisser apparaître le « vrai » Commandeur, habillé en juge et flanqué de deux assesseurs, qui va instruire le procès de Don Giovanni, avant de le faire exécuter, puis de faire placer son cadavre sur la table d’autopsie.

Daniel Barenboim peut se targuer d’une familiarité de près d’un demi-siècle avec Don Giovanni, le premier opéra qui lui fut confié – c’était en 1973, au King’s Theatre d’Édimbourg –, et l’un de ceux qu’il dirigea le plus souvent. Cette familiarité est, évidemment, le gage d’une connaissance approfondie de la partition, mais aussi, peut-être, la cause d’un style d’interprétation, sur lequel les acquis des « baroqueux » ne semblent pas avoir beaucoup de prise. Les tempi sont trop lents, presque anémiques, les récitatifs manquent d’investissement théâtral et, avant le finale, en tout cas, on se prend souvent à rêver que les choses avancent de façon plus franche.

À mi-chemin entre Donald Trump et Gérard Depardieu, Michael Volle n’est pas ce que l’on peut appeler un Don Giovanni de rêve. Le chant est soigné, mais le personnage n’inquiète pas plus qu’il ne fascine. On peut, à tout le moins, se réjouir d’un contraste vocal très net avec le Leporello plus sombre de Riccardo Fassi.

À côté de David Ostrek, Masetto simplement correct, et de Peter Rose, Commandeur théâtralement imposant, mais affecté d’un vibrato un peu instable, le meilleur des interprètes masculins est, sans nul doute, Bogdan Volkov, Don Ottavio à la fois viril et raffiné, sans aucune mièvrerie et aux phrasés somptueux.

Pour Slavka Zamecnikova, la valeur n’attend pas le nombre des années, Donna Anna souveraine dans « Or sai chi l’onore », comme dans « Non mi dir ». Elsa Dreisig incarne une Donna Elvira généreuse et sensuelle, à la projection aisée, au splendide legato, mais avec, çà et là, quelques légers écarts d’intonation. Reste, pour compléter un plateau qui est le meilleur atout de la soirée, la pétillante et séduisante Zerlina de Serena Saenz.

NICOLAS BLANMONT


© MATTHIAS BAUS

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