Mariella Devia (Elisabetta) – Marco Caria (Nottingham) – Silvia Tro Santafé (Sara) – Gregory Kunde (Roberto Devereux) – Juan Antonio Sanabria (Lord Guglielmo Cecil) – Andrea Mastroni (Sir Gualtiero Raleigh) Coro y Orquesta Titulares del Teatro Real, dir. Bruno Campanella. Mise en scène : Alessandro Talevi. Réalisation : Stéphane Lebard (16:9 ; stéréo : PCM 2.0 ; Dolby Digital 5.1)

1 DVD BelAir Classiques BAC 130

Mariella Devia (Elisabetta) – Mansoo Kim ( Nottingham) – Sonia Ganassi (Sara) – Stefan Pop (Roberto Devereux) – Alessandro Fantoni (Lord Guglielmo Cecil) – Claudio Ottino (Sir Gualtiero Raleigh) Orchestra e Coro del Teatro Carlo Felice di Genova, dir. Francesco Lanzillotta. Mise en scène : Alfonso Antoniozzi. Réalisation : Matteo Ricchetti (16:9 ; stéréo : PCM 2.0 ; Dolby Digital 5.1)

1 DVD Dynamic 37755

Un miracle sidérant, qui dément toutes les appréhensions les plus légitimes. Voilà, en effet, un opéra réputé suicidaire pour la voix, que Joan Sutherland n’osa jamais affronter, qu’une Montserrat Caballé servit sans toujours l’honorer, et qu’une Edita Gruberova travestit.

Il y avait eu, certes, l’anthologique Leyla Gencer de 1964, à Naples, et la prise de risque excitante, mais pour elle fatale, de Beverly Sills. Mais qu’une Mariella Devia s’y mesure encore, après quarante-trois ans d’une carrière initiée en 1973, à Trévise, dans Lucia di Lammermoor, était en soi un pari à haut risque – même si le précédent de Maria Stuarda, bien que déjà lointain, pouvait rassurer sur l’extraordinaire longévité vocale, décuplée par l’impressionnante métamorphose d’une chanteuse née soprano lirico leggero.

Les premières minutes du DVD BelAir Classiques, filmé au Teatro Real de Madrid, en octobre 2015, peuvent certes entretenir une certaine inquiétude. Versus la santé éclatante et la maîtrise de l’excellente Silvia Tro Santafé qui, de Rosina en Isabella et de Semiramide en Sara, confirme des dons pleinement accomplis, la reine taraudée par ses déchirements intimes et politiques laisse affleurer l’inévitable patine des années. Son air d’entrée, « L’amor suo mi fe’ beata », se voile en ses harmoniques graves, sous une ligne néanmoins tenue, ce qui concourt d’ailleurs à conforter l’image de la souveraine vieillissante, dont le grimage et le faciès blanchâtre trahissent les rancœurs.

La redoutable cabalette qui s’ensuit est empreinte d’une égale autorité dans la projection, mais la dureté des aigus forte en souligne les efforts. L’irruption de Roberto, un Gregory Kunde machiste, à l’émission un rien pharyngée, heureusement soucieux de son phrasé et de sa dynamique, lui arrache des accents déclamatoires entrecoupés de cantabiles sur le souffle. La cantatrice retrouve, à partir de ce moment, la plénitude de ses moyens vocaux, mis au service d’une incandescente expressivité dramatique.

L’acte II expose un temps les mauvaises notes de sa tessiture, face au très correct Nottingham de Marco Caria, péché véniel que vient racheter l’impétuosité sans faille du superbe trio. À partir des écarts terrifiants accueillant la sentence de mort, confirmée par le célèbre « Va, la morte », la suprême Mariella fascine, du geste et de la voix.

Après qu’au III, l’irréprochable Silvia Tro Santafé a modulé son chant sous le coup de l’accusation qui l’accable, l’immortel « Vivi, ingrato » d’Elisabetta touche au sublime, le forte-piano épousant les moindres frémissements du sentiment. Folle de douleur quand sonne l’heure de l’exécution de Roberto, la reine entonne sa cabalette maestoso, « Quel sangue versato », aux piani hallucinés, au sostenuto violonistique, relevé de volatines belcantistes, et laisse l’auditeur pantois.

L’investissement personnel de l’artiste porte l’essentiel de la théâtralité d’une production oppressante. Ordonnée autour d’atmosphères sinistres, d’où se détache la tache rouge de la robe emblématique de la souveraine, la mise en scène d’Alessandro Talevi décline, du début à la fin, la métaphore de l’araignée mortifère, dont les pattes symbolisent les arches de la couronne royale.

Seul pourrait décevoir l’orchestre parfois mollement tenu par Bruno Campanella. La soirée n’en demeure pas moins anthologique.

Cinq mois plus tard (20 et 24 mars 2016), à Gênes, sous la direction idiomatique et vive du jeune espoir Francesco Lanzillotta, le miracle se reproduit, avec même un surcroît de mordant vocal.

Dès les premiers instants, la décevante prestation d’une Sonia Ganassi étrangement neutre, comme engoncée dans la tessiture de Sara, et les accents roturiers du Roberto de Stefan Pop, rehaussent par contraste les vertus musicales et expressives de la soprano. La dureté de ses sauts d’octaves hyperboliques, aux aigus dardés comme autant de flèches, concourent à la véhémence passionnelle de la souveraine, tout comme le piano -sostenuto à l’exhalaison du sentiment intime.

Oubliée alors la décoloration du médium, où se marquent les outrages du temps, dont les récitatifs du II, trop graves pour Devia, trahissent plus que de raison la raucité. L’acte ultime réitère les temps forts de la soirée madrilène, depuis le portato étreignant de « Vivi, ingrato » jusqu’à un « Quel sangue -versato » aux assauts imparables, tempérés de piani legato extatiques. Le contre-ré final, irrésistible, soulève le public génois.

Participent à la réussite d’ensemble, outre le Nottingham de Mansoo Kim, vite à court d’aigu mais impeccable de phrasé et de pertinence, un plateau soudé par le metteur en scène Alfonso Antoniozzi, autre baryton émérite.

L’œil, flatté par la rutilance des costumes, aura dû se contenter, en fait de mise en scène, d’une mise en espace. Un praticable accueille le trône de la reine livide et sépulcrale en ses atours surchargés, plateau circonscrit dans un demi-cercle de courtisans eux-mêmes enserrés dans leurs fraises dorées. Le tout sous le regard d’un bouffon omniprésent, contrepoint ludique de cette noire tragédie, jusque devant la cage où est enfermé Roberto.

Madrid pour l’ensemble ? Gênes pour Devia ? Les deux pour les inconditionnels, qui se procureront en sus le CD audio de la seconde production. Réduite à cette seule dimension, la soirée génoise, dont le DVD préservait au mieux les étonnantes vertus, met évidemment à nu les faiblesses proprement vocales de la protagoniste. Ce qui, à l’écran, saisissait par la symbiose du jeu et de l’instrument, au point de faire oublier les scories de l’émission, se retrouve ici un rien gâté par la seule focalisation sur la vocalité.

Reste que, dans ses meilleurs moments, d’abandon extatique –legato ou de furie vengeresse tutta forza, l’amateur de chant romantique post-belcantiste de haute école saura oublier la gangue déposée par les ans autour du joyau musical. Il notera tout aussi bien que le vibrato intempestif n’est pas l’apanage des divas à leur automne, et que la Sara de Sonia Ganassi en est affligée autant et plus que notre reine !

Au crédit du banal Stefan Pop, on portera, en revanche, un « Come uno spirito angelico » relativement soigné, le Nottingham de Mansoo Kim passant bien la rampe. Prise de son au demeurant bien équilibrée (2 CD Dynamic CDS 7755.02, &&&&).

JEAN CABOURG

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