1 CD Palazzetto Bru Zane BZ 1047

Qu’évoque aujourd’hui, à des oreilles contemporaines, le nom de Phryné ? Quelques rares amateurs de peinture académique se souviendront de la toile de Jean-Léon Gérôme, Phryné devant l’Aréopage (Hambourg, Kunsthalle), diversement appréciée au Salon de 1861, mais qui eut son heure de gloire. Une poignée de cinéphiles impénitents se rappellera, peut-être, le nanar de 1953, Phryné, courtisane d’Orient (Frine, cortigiana d’Oriente), dû à Mario Bonnard, fort justement oublié. C’est peu !

Et combien de mélomanes penseront à l’opéra de Camille Saint-Saëns, occulté, comme ses autres productions lyriques, par Samson et Dalila ? Certains auront peut-être en mémoire un concert de la RTF, en 1960, avec, dans le rôle-titre, Denise Duval – il est accessible sur Apple Music et YouTube. Les autres auront attendu que le Palazzetto Bru Zane se penche sur la belle endormie, non sans quelques aléas. Le concert à Paris ayant été annulé, il fallut se rendre à Rouen, le 3 juillet 2021, pour assister à cette résurrection. L’enregistrement, lui, avait été réalisé peu auparavant, en studio, du 31 mars au 2 avril.

Le 24 mai 1893, l’Opéra-Comique accueillait donc ces deux actes, sur un livret aux vers quelque peu conventionnels de Lucien Augé de Lassus – l’archonte Dicéphile y est le jouet de l’irrésistible Phryné, laquelle est aimée de Nicias, neveu du barbon. L’histoire n’avait rien d’original, mais la musique fit oublier ces trivialités, d’autant qu’elle était confiée à des interprètes de choix : la belle soprano américaine Sibyl Sanderson (future Thaïs pour Massenet), le baryton Lucien Fugère, admirable comédien, et le jeune ténor Edmond Clément. Ce qui explique le grand succès remporté par ce bref « opéra-comique » : pas moins de cent vingt représentations, entre la création et 1935 !

Si elle ne cherche en rien à innover, la partition, qui flatte immédiatement l’oreille, se situe dans le droit fil de ce théâtre de divertissement qui avait fait la réputation des Auber et autres prédécesseurs de Saint-Saëns : élégante, mettant en valeur les voix, caractérisant suffisamment les personnages, orchestrée avec raffinement et un sens efficace de la couleur instrumentale, comme le prouve le basson qui souligne le ridicule de Dicéphile, dans le duo avec son neveu. L’intervention de Nicias (« Ô ma Phryné, c’est trop peu que je t’aime »), et son duo avec l’héroïne, laquelle implore Aphrodite dans le touchant « Un soir, j’errais sur le rivage », ne sont pas que des réussites formelles ; on y sent palpiter et frémir deux cœurs.

Pour défendre cette entrée au catalogue discographique, il fallait une distribution de choix. Le pari est presque réussi. L’ample et belle voix de Thomas Dolié, sa diction franche et nette, son sens du théâtre – qui culmine dans « L’homme n’est pas sans défaut », petit air proche d’une chansonnette –, l’aident à conférer au grotesque Dicéphile une once d’humanité.

Une fois encore, Cyrille Dubois frise la perfection : la lumière du timbre, la plasticité du phrasé, la poésie du chant, mais aussi le tempérament comique que le ténor révèle, quand Nicias se joue de son tuteur, font de son incarnation un régal.

Anaïs Constans détaille, avec gourmandise, l’ariette de Lampito, la suivante de Phryné. François Rougier et Patrick Bolleire tiennent dignement les rôles secondaires. Reste Florie Valiquette en Phryné : son goût et sa musicalité sont indéniables, mais la légèreté de son soprano, son aigu vite strident, constituent de sérieuses limites, qui l’empêchent de faire vivre son personnage.

Le Chœur du Concert Spirituel tient sa partie avec talent. À la tête du fringant Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, Hervé Niquet développe un discours fluide, animé, éloquent – avoir privilégié l’édition de 1896, pour laquelle André Messager, élève du compositeur, avait remplacé, à sa demande, les dialogues parlés par des récitatifs, contribue à renforcer l’unité musicale et donne à l’ouvrage un semblant de modernité.

Sous sa baguette, Phryné retrouve sa jeunesse, et dévoile une image de Saint-Saëns inattendue, loin du portrait officiel qui a, trop longtemps, plombé sa réputation.

MICHEL PAROUTY

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