Rossini

Guillaume Tell

Nicola Alaimo (Guillaume Tell) – Juan Diego Florez (Arnold Melcthal) – Simon Orfila (Walter Furst) – Simone Alberghini (Melcthal) – Amanda Forsythe (Jemmy) – Luca Tittoto (Gesler) – Alessandro Luciano (Rodolphe) – Celso Albelo (Ruodi) – Wojtek Gierlach (Leuthold, Un chasseur) – Marina Rebeka (Mathilde) – Veronica Simeoni (Hedwige)
Orchestra e Coro del Teatro Comunale di Bologna, dir. Michele Mariotti. Mise en scène : Graham Vick. Réalisation : Tiziano Mancini (16:9 ; Dolby Stereo & DTS Digital 5.1 Surround)

2 DVD Decca 074 3870

En 2013, l’année même où le « Rossini Opera Festival » de Pesaro remettait Guillaume Tell sur le métier, son concurrent allemand, « Rossini in Wildbad », se lançait également dans une nouvelle production de l’ultime chef-d’œuvre théâtral du maître (voir O. M. n° 88 p. 31 & 34 d’octobre).

D’un festival à l’autre, les moyens ne sont pas les mêmes et les options artistiques diffèrent. La petite scène de la Trinkhalle de Bad Wildbad, sans coulisses ni cintres, n’offre certes pas les mêmes possibilités que la gigantesque Adriatic Arena. Mais là où les deux conceptions se rencontrent, c’est dans la volonté de respecter la partition dans son intégralité et d’intégrer au spectacle les ballets, dont les deux mises en scène font un élément central de la dramaturgie.

À Bad Wildbad, le chorégraphe Matteo Graziano imagine, au premier acte, un ensemble de rites ancestraux venant souder la communauté du peuple opprimé, tandis qu’au troisième, les danseurs servent à exprimer l’idée de contrainte et d’humiliation par l’occupant, présente dans le livret. À Pesaro, Ron Howell va encore plus loin et ce sont les choristes, en plus du corps de ballet, qui participent aux danses de la « Fête des pasteurs » ; au troisième, le chorégraphe installe le peuple « suisse » dans un folklore à la limite du ridicule et traduit, à travers un mélange de danse et de pantomime, la montée de la violence avec une virtuosité impressionnante.

À Bad Wildbad, Jochen Schönleber, le metteur en scène, situe l’action en plein XXe siècle ; à Pesaro, Graham Vick joue subtilement de références historiques au XIXe finissant et à la naissance du cinéma, avec, pour toile de fond, le déclin de l’Empire austro-hongrois et la montée des nationalismes. Si le peuple « suisse » du premier nous renvoie plutôt à la guérilla moderne, celui du second évoque tout à la fois Novecento (1900) de Bernardo Bertolucci et L’albero degli zoccoli (L’Arbre aux sabots) d’Ermanno Olmi, en regardant du côté des révolutions communistes.

Desservie par le manque de moyens, l’éclectisme des costumes et une réalisation vidéo ne rendant pas justice au tour de force accompli par le Festival, la production de Bad Wildbad passe mal en DVD, accusant même une certaine pauvreté. Celle de Pesaro, en revanche, somptueuse sans ostentation, spectaculaire sans excès, est une fête de tous les instants, grâce aussi à une direction d’acteurs extrêmement fouillée.

Sur le plan musical également, à quelques éléments près – le Furst incompréhensible et pâteux de Simon Orfila, le Ruodi aux aigus forcés de Celso Albelo –, la distribution de Pesaro évolue un cran au-dessus de celle de Bad Wildbad.

Dans le rôle-titre, Nicola Alaimo possède un instrument d’une tout autre ampleur que celui d’Andrew Foster-Williams et il impose un Tell d’une stature vraiment mythique, quand le baryton-basse britannique semble, par contraste, trivial.

L’Arnold à l’articulation parfaite et aux aigus princiers de Juan Diego Florez paraît parfois maniéré dans les passages lyriques, mais il réussit à s’imposer dans les aspects héroïques du rôle. Malgré une voix qui confère beaucoup de chaleur et de noblesse au personnage, Michael Spyres paraît plus monolithique.

Au DVD, la Mathilde de Marina Rebeka manque certes un peu de couleur et de substance vocale, mais Judith Howath rencontre trop de problèmes de justesse (elle réussit néanmoins sa difficile scène de l’acte III).

Simone Alberghini, davantage habitué des rôles bouffes, surprend par la noblesse de son Melcthal ; Nahuel Di Pierro ne lui est pas inférieur, s’offrant le luxe d’incarner, ensuite, un Furst d’une réelle conviction.

Pour ce qui est des partenaires, à part le lumineux Ruodi d’Artavazd Sargsyan, l’équipe de Pesaro l’emporte nettement. Pas tant par la qualité de la prononciation du français, très inégale d’un soliste à l’autre, que par la beauté des voix (Amanda Forsythe, Luca Tittoto, Veronica Simeoni).

Chœurs et orchestres étant d’un niveau égal, le choix sera affaire de goût. À Pesaro, la direction subtile et nuancée de Michele Mariotti préserve chaque détail instrumental à l’intérieur d’une architecture globale impressionnante. Antonino Fogliani a pour lui la qualité de sa phalange tchèque, notamment du côté des violoncelles, mais sa lecture plus immédiate, plus passionnée aussi, convainc moins sur la durée de la représentation (plus de quatre heures de musique, rappelons-le !).

En DVD, la soirée de Pesaro domine donc, sans peine, la confrontation. Celle de Bad Wildbad, plus modeste mais vraiment méritoire, gagne à être écoutée sans l’image (elle est disponible en audio chez Naxos : 4 CD 8.660363-66).

Alfred Caron

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