Ouvrage éminemment hybride, King Arthur, créé à Londres, en 1691, mêle avec brio texte parlé, airs chantés et interludes musicaux. Classée comme « semi opera », cette partition protéiforme relate, non sans humour, les tribulations d’Arthur le Breton s’opposant à Oswald le Saxon. La conquête de la Bretagne et, plus encore, celle du cœur de la désirable Emmeline demeurent les axes fondamentaux du livret touffu écrit par John Dryden.

Si l’on compte sur les doigts de la main les adaptations scéniques filmées de l’œuvre (Hervé Niquet, avec Shirley & Dino, en 2009, chez Glossa, Nikolaus Harnoncourt, avec Jürgen Flimm, en 2004, chez EuroArts), celle de Sven-Eric Bechtolf et Julian Crouch, captée au Staatsoper de Berlin, les 19 et 21 janvier 2017, est assurément la plus originale, d’un point de vue dramaturgique. Le déplacement de l’action durant la Seconde Guerre mondiale permet, en effet, au spectateur de vivre une sorte de rêve/cauchemar éveillé : Arthur est montré enfant et orphelin, son père venant de mourir dans ce qui semble être un accident d’avion.

Tour à tour poétique, féerique et même parfois spectaculaire, cette production se distingue visuellement par une alternance très subtile des climats. À la fois loufoque, poignante et désinvolte, la mise en scène s’autorise ainsi des allégories poussées, sans jamais sombrer dans la caricature.

Il faut dire que l’esthétique globale du spectacle est une pure merveille. Ingénieuse et exquise, elle façonne chaque tableau avec une rare efficience : que ce soit les costumes de Kevin Pollard, les éclairages d’Olaf Freese, les habillages vidéo de Joshua Higgason ou la chorégraphie de Gail Skrela, tout ici participe de l’enchantement. Seuls les dialogues, en allemand, apparaissent pour le moins exotiques. Il fallait toutefois s’y résoudre, pour pouvoir distribuer quelques comédiens célèbres outre-Rhin.

L’idéal plateau vocal réuni autour de René Jacobs et la prestation instrumentale acérée de l’Akademie für Alte Musik Berlin contrebalancent, sans problème, ces perturbants aménagements linguistiques. Les deux sopranos, les deux ténors, les deux barytons et le contre-ténor font face avec maestria aux excellents comédiens, tous très à l’aise et convaincants. On distinguera, cependant, le talent et le charme d’Anett Fritsch, dont chaque intervention est un miracle d’équilibre.

Comme le faisait remarquer judicieusement Laurent Vilarem, dans son compte rendu de la représentation du 17 janvier 2017 (voir O. M. n° 126 p. 41 de mars), l’autre grand triomphateur est, sans nul doute, l’orchestre. Sans cesse repoussé dans ses retranchements, intimistes ou expansifs, il se montre d’une ductilité simplement prodigieuse. Il faut dire que René Jacobs entretient, depuis longtemps, d’évidentes affinités avec la formation berlinoise. En résulte un spectacle où communion est le maître-mot.

Le King Arthur de référence en DVD.

CYRIL MAZIN

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