Comptes rendus Intense Iphigénie à Rouen
Comptes rendus

Intense Iphigénie à Rouen

03/03/2022

Théâtre des Arts, 27 février

Révélée au public du Lyric Opera de Chicago, en 2006, la mise en scène signée Robert Carsen d’Iphigénie en Tauride a fait escale, il y a trois ans, au Théâtre des Champs-Élysées (voir O. M. n° 153 p. 69 de septembre 2019). La revoici, reprise par Christophe Gayral, pour l’Opéra de Rouen Normandie, toujours aussi concentrée dans sa boîte noire, qui fait du plateau entier un espace intérieur d’où il est impossible de sortir vivant.

Tout ici, comme Gluck l’avait voulu, est au service de l’expression des tourments des personnages. On est à cent lieues d’une reconstitution hasardeuse ou d’une actualisation grotesque. Et si le spectacle est abstrait, c’est qu’il met en scène des passions qui n’ont pas besoin d’être situées dans une histoire ou une géographie pour être brûlantes.

Le chœur était dans la fosse, au TCE ; il est ici installé dans les extrêmes du balcon, de part et d’autre de la scène (côté jardin pour les femmes, côté cour pour les hommes). Juge et témoin, la vigueur d’Accentus souligne le piège dans lequel tombent Iphigénie et Oreste, déterminés par leurs liens familiaux, cependant que Pylade, l’ami d’Oreste, est le seul qui puisse exercer un semblant de libre arbitre.

L’un des intérêts de cette reprise tenait dans la distribution, entièrement renouvelée. Véronique Gens – qui remplaçait Karine Deshayes – ayant renoncé, « pour des raisons personnelles », à incarner Iphigénie, c’est à Hélène Carpentier que Rouen a fait appel in extremis. La jeune soprano française a dû apprendre le rôle en deux jours, et l’on ne peut qu’apprécier la manière dont elle a fait sien le personnage, à la fois par son impeccable sang-froid et par l’intensité dramatique de sa prestation.

Sa voix n’a certes pas l’étoffe de celle de Gaëlle Arquez, au TCE, elle n’en a d’ailleurs pas, non plus, la couleur sombre, et son Iphigénie, où l’on trouve moins de mythologie que d’humanité, est plus victime que prêtresse. Le dispositif scénique, marié à l’acoustique du Théâtre des Arts, provoque un effet de saturation qui explique, sans doute, le vibrato excessif de la chanteuse dans les deux premiers actes ; au cours des deux suivants, le phénomène s’estompe et la diction devient plus claire.

Jérôme Boutillier effectuait, lui aussi, une prise de rôle. Son Oreste a quelque chose de physique, de révolté, comme s’il croyait possible d’échapper à l’enfermement induit par le décor. Il y a de la noirceur dans ce héros sonore, incarné, qui se soucie peu du mythe et ne clame que son désir de justice. Il trouve son pendant idéal dans la douceur ineffable du Pylade de Ben Bliss, qui chante un français parfait. Son air « Unis dès la plus tendre enfance » est un modèle de grâce et de chaleur. Et, jusqu’à la fin, le ténor américain joue la carte d’une certaine pudeur qui fait merveille, par contraste, avec cet univers zébré de tensions.

On aimerait un Thoas moins uniformément brutal que Pierre-Yves Pruvot, mais l’apparition soudaine et souveraine, au balcon, de la Diane d’Iryna Kyshliaruk apporte, tout à coup, de la solennité à une représentation qui souligne le désarroi de personnages incapables d’accepter – ou tout simplement de reconnaître – qu’ils sont les jouets de forces qui les dépassent.

Dans la fosse, Christophe Rousset obtient de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie des rages et des raucités étonnantes, de la part d’un ensemble qui ne pratique pas les instruments d’époque et joue au diapason habituel. Les vents n’ont pas une couleur caractéristique, mais les cordes, très sollicitées par le chef, concourent à la tristesse, plus alarmée que majestueuse, qui imprègne cette Iphigénie.

CHRISTIAN WASSELIN


© MARION KERNO/AGENCE ALBATROS

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