Comptes rendus Intense Jenufa à Rouen
Comptes rendus

Intense Jenufa à Rouen

04/05/2022

Théâtre des Arts, 30 avril

En reprenant la Jenufa mise en scène par Calixto Bieito, créée à Stuttgart, en 2007, l’Opéra de Rouen Normandie a frappé un grand coup auprès de son public, lui offrant un spectacle particulièrement intense dramatiquement et réussi musicalement.

Calixto Bieito choisit d’effacer de l’œuvre tout folklore. Au lieu d’un moulin, c’est une usine de textiles qui sert de décor : hangar désaffecté ou salle de travail, où s’affairent les couturières. Tout y est vétuste, sombre, inhospitalier ; on y boit, on s’y dispute, on s’y frappe, on abuse des femmes, et le metteur en scène espagnol explique, semble-t-il, les gestes insensés de ses personnages par la violence qui les entoure. Mais il va plus loin en assumant une esthétique trash, à l’image du meurtre de l’enfant perpétré sur le plateau, puis de son cadavre ensanglanté, exhibé au dernier acte.

Certains gestes auraient sans doute mérité d’être plus précis, pour qu’on en perçoive exactement la signification, mais la production – reprise par Nina Dudek – est sans conteste d’une grande qualité, et on en sort frappée par le drame qui s’est joué sous nos yeux. Notre seule réserve se situerait peut-être ici : à voir un monde si violent, on peine à croire que le bonheur et le pardon finaux y soient vraiment possibles.

Si espoir il y a, c’est dans la musique qu’il faut le chercher. On regrette un peu que l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie soit régulièrement couvert par les bruits du plateau (les cris du chœur, les personnages jouant au ping-pong ou taguant les murs, la piqûre des machines à coudre), aussi expressifs dramatiquement soient-ils. Car le chef néerlandais Antony Hermus offre une lecture lumineuse, raffinée, équilibrée. Un paradoxe, sans doute, compte tenu des partis pris de la mise en scène, mais qui donne une profondeur supplémentaire au spectacle.

La distribution propose de très beaux moments, en premier lieu grâce à Natalya Romaniw. Avec sa voix ample et chaleureuse, la soprano britannique donne à Jenufa toute l’intensité voulue, notamment dans les scènes où elle fait face à la Kostelnicka de Christine Rice. Celle-ci possède une assise vocale et des aigus expressifs qui lui assurent de dépasser les difficultés de la partition ; surtout, elle confère à son personnage une forme d’humanité, quelle que soit l’atrocité des actes qu’elle commet.

On retiendra, encore, le superbe Laca de l’Américain Kyle van Schoonhoven, ovationné par la salle pour sa voix puissante, frappante, et pour ses capacités d’émotion, au III. Dans un style très différent, le Steva du ténor germano-turkmène Dovlet Nurgeldiyev convainc tout à fait, notamment grâce à ses qualités de comédien.

Si les rôles secondaires sont bien tenus, on mentionnera, plus particulièrement, le Jano de la soprano française Clara Guillon, dont les talents d’actrice sont très bien exploités.

La prestation du Chœur Accentus/Opéra de Rouen Normandie mérite d’être amplement soulignée, tant ses membres s’investissent vocalement et scéniquement.

CLAIRE-MARIE CAUSSIN


PHOTO © AGENCE ALBATROS/MARION KERNO

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