Jonas Kaufmann

Nessun dorma : The Puccini Album

Manon Lescaut, Le villi, Edgar, La Bohème, Tosca, Madama Butterfly, La fanciulla del West, La rondine, Il tabarro, Gianni Schicchi, Turandot

Kristine Opolais (soprano). Massimo Simeoli (baryton). Antonio Pirozzi (basse). Orchestra e Coro dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia, dir. Antonio Pappano

1 CD Sony Classical 88875092492

Après Verdi, Schubert et l’opérette viennoise, Jonas Kaufmann se consacre à Puccini chez Sony Classical, avec ce récital de studio, gravé à Rome, en septembre 2014. C’est le premier que le ténor allemand dédie entièrement à ce compositeur auquel il est profondément attaché et, dès le « Donna non vidi mai » de Manon Lescaut qui ouvre le programme, on succombe.

Depuis les grandes années de Placido Domingo, nous n’avions plus entendu un Des Grieux aussi fiévreux dans l’expression de sa passion aveugle, aussi violent dans ses accès de jalousie (le duo de l’acte II avec Manon), aussi désespéré dans sa manière d’implorer le capitaine du navire de le laisser monter à son bord (fin du III).

Le bonheur se prolonge avec le « Torna ai felici di » de Roberto dans Le villi et l’air d’Edgar (« Orgia, chimera dall’occhio vitreo »). Deux pages que Jonas Kaufmann plonge tout naturellement, avec son timbre sombre et ses accents angoissés, dans le climat de tragédie qui leur convient.

Le duo de la fin de l’acte I de La Bohème et le « Recondita -armonia » de Tosca apportent un répit bienvenu, même si le ténor ne peut s’empêcher de charger le second d’une inquiétude superfétatoire. Comme si Cavaradossi anticipait sa fin tragique dès le début de l’opéra, alors que rien dans le texte, ni dans la musique, ne l’indique.

Retour au drame avec un « Addio, fiorito asil » de Madama Butterfly d’une intensité bouleversante, suivi de deux extraits de La -fanciulla del West (« Or son sei mesi » et « Ch’ella mi creda ») absolument exceptionnels. Là encore, c’est le souvenir du meilleur Domingo qui vient à l’esprit, pour l’épaisseur du médium et du grave, la projection irrésistible de l’aigu et la capacité à nous faire partager toute la détresse du bandit au grand cœur.

Ruggero de La rondine (« Parigi ! È la città dei desideri »), quoique très bien chanté, est plus anecdotique, surtout comparé au bref arioso de Luigi dans Il tabarro (« Hai ben ragione »), d’une violence quasi expressionniste, là encore parfaitement en situation.

Les deux airs de Turandot, enfin, sont impeccablement différenciés : la tendresse de « Non -piangere, Liù », d’un côté, avec son jeu savant de demi-teintes ; l’ardeur sensuelle de « Nessun dorma », de l’autre, phrasé sans alanguissement superflu, mais chargé d’un désir charnel à peine tenu sous contrôle – ce que traduit un si aigu final d’une puissance d’évocation sidérante. Aucun ténor, jusqu’ici, ne nous avait fait mesurer à quel point Calaf brûlait de prendre dans ses bras et d’éveiller à l’amour la « princesse de glace » !

Deux bémols à notre enthousiasme, néanmoins. L’air de Rinuccio dans Gianni Schicchi, d’abord, est un mauvais choix, Jonas Kaufmann n’ayant rien à partager avec cette tessiture de lirico leggero trop haute pour lui, ni avec ce personnage solaire et joyeux. Même si le ténor l’avait déjà enregistré dans son premier récital chez Decca (Romantic Arias), « E lucevan le stelle » aurait bien mieux convenu.

Ensuite, pourquoi a-t-on fait appel à Kristine Opolais pour lui donner la réplique ? La soprano lettone est certes l’une de ses partenaires attitrées à la scène, en particulier dans Manon Lescaut. Mais ce que l’on entend ici est médiocre : timbre dépourvu de séduction et de jeunesse (on dirait la grand-mère de Mimi dans « O soave fanciulla » !), aigu perçant, diction mollassonne.

Par chance, Antonio Pappano est dans une forme éblouissante, à la tête d’un orchestre aux sonorités enivrantes. Tellement éblouissante qu’il devient le vrai partenaire de Jonas Kaufmann dans les duos, rejetant à l’arrière-plan une soprano qu’à la troisième écoute, on ne remarque même plus.

Un disque irrésistible, donc, par-delà les réserves mentionnées plus haut.

RICHARD MARTET

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