CD / DVD / Livres Karine Deshayes : Une amoureuse flamme
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Karine Deshayes : Une amoureuse flamme

25/11/2019

Tout vient à point à qui sait attendre, dit le proverbe. Avouons qu’au regard de son exceptionnel talent – et de la manière dont les multinationales ouvrent régulièrement leurs portes à des cantatrices ne lui arrivant pas à la cheville ! –, nous finissions par ressentir de l’irritation devant l’incapacité du marché du disque à offrir à Karine Deshayes un récital d’opéra français. Avec l’opiniâtreté qui la caractérise, l’artiste a pris les choses en main et s’est battue pour qu’il voie enfin le jour. Nous l’avons écouté, et c’est le bonheur parfait.

Tout, ici, est admirable, à commencer par le programme – ce qui n’était pas tout à fait le cas de l’album Rossini de 2015 (Aparté). Presque toutes écrites pour la même voix, c’est-à-dire ce grand soprano-mezzo au bas médium robuste et à l’aigu facile, que l’on a pris l’habitude d’appeler « falcon », les pages retenues composent un édifice d’une cohérence imparable. Même la Cendrillon de Massenet (« Enfin, je suis ici… ») et Carmen (la première version de son air d’entrée, « L’amour est enfant de Bohême »), deux héroïnes qui pourraient faire tache dans cet aréopage de tragédiennes, trouvent tout naturellement leur place, apportant une touche de légèreté bienvenue.

La voix, ensuite, est captée sous son meilleur profil, grâce à une somptueuse prise de son (l’enregistrement a été réalisé en studio, en mai 2018). Aucun doute possible : c’est bien une soprano que l’on entend, avec un irrésistible mélange de sensualité et de clarté dans le timbre, une fusion exemplaire des registres, un grave posé avec un naturel parfait et un aigu d’une lumière et d’une fulgurance sidérantes.

Avec le concours d’un phrasé d’une élégance suprême et d’une diction d’une netteté exemplaire – longtemps le péché mignon de l’artiste, notamment dans l’album French Romantic Cantatas (Zig-Zag Territoires) –, le parcours ne peut manquer d’évoquer le souvenir de quelques illustres devancières. Qu’il s’agisse de Sapho (« Ô ma lyre immortelle »), Marguerite (« D’amour l’ardente flamme ») ou Charlotte (« Werther ! Werther… », puis « Va ! laisse couler mes larmes »), on est évidemment davantage dans le sillage de Régine Crespin que de Rita Gorr, pour ce qui est de la couleur vocale. Mais, sur le plan du style et de l’intensité tragique, c’est sur les mêmes cimes que Karine Deshayes nous entraîne.

On saluera encore l’effort de différencier chacune de ces héroïnes sur le plan psychologique, en insistant à la fois sur leur féminité, leur jeunesse quand il le faut (Cendrillon sonne bien comme une adolescente, en total contraste avec Catherine d’Aragon dans Henry VIII, qui la suit dans l’ordre des plages) et leur vulnérabilité. Et l’on appréciera le refus de tout pathétisme larmoyant, comme de tout effet superflu, dans l’expression de la douleur et du désespoir.

L’Orchestre Victor Hugo et son directeur artistique, Jean-François Verdier, offrent un accompagnement de bout en bout idéal. La beauté des couleurs instrumentales, la manière d’envelopper la voix sans se montrer trop présent, ajoutent encore au plaisir de l’écoute.

Un très, très grand disque, décidément.

RICHARD MARTET

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