Comptes rendus La Damnation de Faust à l’Opéra Bastille...
Comptes rendus

La Damnation de Faust à l’Opéra Bastille

23/12/2015

Sophie Koch (Marguerite)
Jonas Kaufmann (Faust)
Bryn Terfel (Méphistophélès)
Edwin Crossley-Mercer (Brander)

Philippe Jordan (dm)
Alvis Hermanis (msd)
Christine Neumeister (c)
Gleb Filshtinsky (l)
Katrina Neiburga (v)
Alla Sigalova (ch)

Bien qu’elle n’ait pas été conçue pour le théâtre, La Damnation de Faust est animée par une énergie dramatique qui rend tout à fait possible sa traduction scénique. Malheureusement, après la calamiteuse production signée David Marton à Lyon, façon série télévisée (voir O. M. n° 111 p. 50 de novembre 2015), le spectacle conçu par Alvis Hermanis pour l’Opéra Bastille passe, lui aussi, à côté de la partition. Mais on dirait qu’il le fait exprès.

En prenant le prétexte que le physicien Stephen Hawking représente pour lui le Faust de notre temps, Hermanis resitue La Damnation dans la perspective d’un voyage sur Mars qui permettrait à notre civilisation de se régénérer. Soit. Mais on a là, une fois de plus, un « concept » que n’illustre pas la moindre idée de mise en scène. Pendant toute la soirée sont projetées les incessantes et immenses vidéos de Katrina Neiburga (représentant des animaux, des fleurs, des étoiles, etc.), sans doute pour montrer ce que le pacte faustien signifie pour la nature.

Sur scène, des parallélépipèdes transparents figurent tantôt une serre, tantôt une espèce de prison psychiatrique, où se démènent des danseurs en proie à l’angoisse ou à la déformation physique. Il arrive cependant que cette chorégraphie, imaginée par Alla Sigalova, aboutisse à des instants imprévus, par exemple celui où les danseuses revêtent une robe blanche et, pendant le « Ballet des sylphes », nous offrent une valse de parodie, avec ses pointes et ses figures obligées.

De temps en temps, un véhicule interstellaire nous ramène tant bien que mal à l’idée initiale, mais les personnages sont réduits au rang d’utilités. On retombe alors dans cette autre ornière qui consiste à laisser les chanteurs se débrouiller avec leur propre tempérament, voire avec deux ou trois procédés qu’ils ont appris ailleurs.

Ainsi, Bryn Terfel fait sensation au début par sa diction impeccable, son autorité, son mordant. Mais peu à peu, faute d’être dirigé dramatiquement et musicalement, il en vient à jouer au Méphisto de comédie, voix tonnante et roulements d’yeux, ce qui, dans un pareil contexte, est tout à fait hors de propos.

Affublée de robes aussi niaises de formes que de couleurs, Sophie Koch a fort à faire pour ne pas être victime du ridicule : l’étreinte en gros plan de deux escargots sur l’écran, en fond de scène, déclenche l’hilarité du public au début de sa « Romance » ! À force de concentration cependant, elle arrive au bout de cette page avec une sensibilité qui n’a rien d’appuyé, un timbre de mezzo sans lourdeur et une belle souplesse dans le phrasé. Comment rêver toutefois, quand la vidéaste a la bonne idée de nous montrer un spermatozoïde en goguette, au moment où Marguerite et Faust se voient pour la première fois ?

Moins immédiatement généreux, peut-être, que dans ses premières Damnation (Bruxelles 2002, Genève 2003), Jonas Kaufmann reste un Faust d’une grande élégance et d’une technique irréprochable. Avec, dès le départ, un accent héroïque sur les mots « mille feux éclatants », puis des aigus en voix de tête ineffables dans l’air de la troisième partie et le duo qui suit, et un don de soi sans réserve, cette fois, dans l’« Invocation à la nature ». On n’en finit pas de goûter son art accompli des nuances, son intelligence de la partition. Sur scène, malheureusement, il en est réduit à pousser, comme ses partenaires, le fauteuil roulant de Stephen Hawking (rôle muet joué par le danseur Dominique Mercy), seule indication donnée aux solistes par Alvis Hermanis.

Côté musical, la grande tristesse de la soirée vient de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris, sans matière ni dynamique, et surtout de la prestation de Philippe Jordan. Ce n’est pas lui qui pourra nous emmener sur Mars : sa direction est privée de tout relief, de toute tension, et un moment de merveilleuse poésie, comme le passage instrumental qui suit l’air de Faust, sombre corps et biens. Il coupe sans complexe les deux tiers du « Menuet des follets » – peut-être pour ne pas incommoder l’une des leçons de choses qui nous sont infligées par les images ! De toute façon, il ne réussit pas à faire sienne cette partition, et donc à la défendre.

Le Chœur s’en tire mieux, qu’il représente une cohorte de médecins (comme l’est l’excellent Brander d’Edwin Crossley-Mercer) ou de martionautes. Mais il souffre, lui aussi, d’être abandonné par le chef et par celui qui s’annonce comme le metteur en scène.

En sortant, on se demande encore où est passé Berlioz.

CHRISTIAN WASSELIN

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