Comptes rendus Les Huguenots à Paris
Comptes rendus

Les Huguenots à Paris

25/10/2018

Opéra Bastille, 4 octobre

PHOTOS  © OPÉRA NATIONAL DE PARIS/AGATHE POUPENEY

Lisette Oropesa (Marguerite de Valois)
Ermonela Jaho (Valentine)
Karine Deshayes (Urbain)
Yosep Kang (Raoul de Nangis)
Nicolas Testé (Marcel)
Paul Gay (Le Comte de Saint-Bris)
Florian Sempey (Le Comte de Nevers)
Cyrille Dubois (Tavannes)
François Rougier (Cossé)
Patrick Bolleire (Thoré, Maurevert)
Tomislav Lavoie (De Retz)
Michal Partyka (Méru)
Philippe Do (Bois-Rosé)

Michele Mariotti (dm)
Andreas Kriegenburg (ms)
Harald B. Thor (d)
Tanja Hofmann (c)
Andreas Grüter (l)

Les metteurs en scène et directeurs de théâtre ont décidément peur du « grand opéra » français, dont Les Huguenots demeurent sans doute l’exemple le plus accompli. Ils se trouvent, il est vrai, confrontés à un dilemme : s’ils jouent la carte de la reconstitution historique, on les accuse de basculer dans le kitsch ; s’ils choisissent la transposition dans la période contemporaine, ils courent le risque de heurter une bonne partie du public, en passant à côté de l’essence même du genre.

À la Monnaie de Bruxelles, puis à l’Opéra National du Rhin, en 2011-2012, Olivier Py avait signé le spectacle (presque) parfait : des Huguenots à la fois inscrits dans leur contexte historique et suffisamment distanciés pour éviter les pièges de la convention ; luxueux et spectaculaires, mais jamais surchargés ; soutenus par une direction d’acteurs au cordeau, capable de faire partager au spectateur les affres de héros aux passions exaspérées.

Pour le retour du chef-d’œuvre de Meyerbeer à l’Opéra de Paris, après 82 ans d’absence (voir O. M. n° 142 pp. 20-23 de septembre 2018), Andreas Kriegenburg s’est malheureusement contenté d’un « ni-ni » intemporel, aussi aseptisé que dramatiquement vide. Le décor résume tout : un caisson blanc façon Ikea ou Conforama, disposé sur trois niveaux et agrandi aux dimensions du plateau de l’Opéra Bastille.

Les « étagères » accueillant les invités de Nevers, pendant la fête du premier acte, disparaissent au deuxième, remplacées par des troncs effilés, puis au troisième, par un arbre tout aussi squelettique. Elles reviennent partiellement au IV pour figurer une cage d’escalier (comment peut-on imaginer cadre aussi prosaïque pour la célèbre « Conjuration » ?), et complètement au V pour le massacre final.

Les costumes tentent, sans succès, le mélange des siècles : l’association du pantalon moderne et de la fraise paraît une solution de facilité, et les couleurs (rouge, rose, violet, vert olive) s’harmonisent très mal. Quant à la direction d’acteurs, elle est au mieux fonctionnelle (on est parfois proche du concert en costumes), au pire grotesque. Ainsi de ce ridicule affrontement entre catholiques et protestants au III, aux coups d’épée d’une mollesse rédhibitoire, ou de cette Saint-Barthélemy aux mises à mort exagérément stylisées, où bourreaux et victimes errent d’un niveau à l’autre sans que l’on comprenne pourquoi.

Pour une reprise d’une telle importance, on pouvait espérer une édition sans coupures. Hélas, elles sont relativement nombreuses et, pour certaines, très maladroites. Ainsi, si l’on veut couper le début de l’acte V, il faut tout enlever, comme on le faisait jadis à l’Opéra de Paris. Conserver l’air de Raoul, sans la joyeuse musique de ballet qui le précède, détruit l’effet de contraste voulu par Meyerbeer et retire l’essentiel de sa force à ce moment crucial.

On s’étonne que Michele Mariotti ait cautionné pareil charcutage, tout en saluant sa direction musicale, vigoureuse et passionnée. Il est sans doute possible d’aller encore plus loin dans l’exacerbation des affects, mais ne nous plaignons pas que la mariée soit trop belle. D’autant que l’Orchestre de l’Opéra National de Paris, dans une forme somptueuse, délivre de merveilleux soli instrumentaux et que les Chœurs sont pleins d’énergie.

Confrontés à des rôles d’une difficulté redoutable, les solistes font globalement bonne figure, même si, là encore, on pouvait rêver mieux pour le retour des Huguenots à l’Opéra. Le moins captivant nous paraît être Yosep Kang, membre de la troupe du Deutsche Oper de Berlin, appelé à la rescousse pour pallier le forfait de Bryan Hymel sur la fin des répétitions.

Si le ténor coréen n’a rien de déshonorant, son chant scrupuleux manque de charisme et de facilité, avec des contre-ut très laborieux dans le duo avec Valentine. Reconnaissons-lui, au moins, le mérite d’avoir dignement sauvé la série de représentations.

De Valentine, justement, Ermonela Jaho n’a que la moitié de la voix. Magnifique dans l’aigu, forte comme pianissimo, la soprano albanaise livre une lutte désespérée pour passer la rampe dans le bas médium et le grave. Artiste attachante et sensible, comme toujours, elle ne peut cette fois accomplir de miracle dans une écriture hors de sa portée.

Nicolas Testé n’a pas davantage les moyens de Marcel et, comme on s’y attendait, la redoutable descente au contre-mi grave du « Choral de Luther » le met au supplice. Mais il y a longtemps que nous ne l’avions pas vu et entendu aussi bien préparé et convaincant, en particulier dans une électrisante scène finale, où ses qualités de timbre et de diction font merveille.

Il y a dix ans, Paul Gay aurait été un Saint-Bris idéal. L’aigu sonne aujourd’hui blanc et forcé, sans compromettre l’impact d’une incarnation puissante et engagée. On lui préfère le somptueux Nevers de Florian Sempey, dans une tessiture qui lui va comme un gant, ainsi qu’une équipe de seconds plans exemplaire. Cyrille Dubois, François Rougier, Philippe Do ou Patrick Bolleire méritent évidemment mieux, en regard de leur talent, mais il n’y pas de personnage mineur dans Les Huguenots : il y faut le meilleur, jusqu’au plus modeste conspirateur !

Karine Deshayes et Lisette Oropesa, enfin, accomplissent un sans-faute. La première, qui connaît bien le rôle d’Urbain, n’en fait qu’une bouchée, avec une virtuosité, une puissance et un panache sidérants. C’est elle qu’il aurait fallu distribuer en Valentine ! La seconde, invitée à remplacer Diana Damrau au début des répétitions, campe une Marguerite de Valois irrésistible de chic et de charme, aux vocalises ailées et aux aigus rayonnants.

Une question, pour finir : en cette saison de commémoration du 350e anniversaire de l’Opéra de Paris, n’aurait-il pas été judicieux d’opter pour des décors et costumes d’époque ? L’institution en a les moyens financiers, et les artistes de goût capables de les réaliser ne manquent pas. Quant à la mise en scène proprement dite, depuis quand une guimpe, une fraise, une robe de cour à manches bouffantes, des chausses ou un pourpoint constituent-ils un obstacle à la modernité et à l’émotion ?

RICHARD MARTET

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