Comptes rendus Les Indes galantes à la Bastille
Comptes rendus

Les Indes galantes à la Bastille

29/10/2019

Opéra Bastille, 30 septembre

Beaucoup de bruit pour rien – encore qu’en cette troisième représentation, le public n’ait pas couvert la « Chaconne » finale de ses applaudissements, ainsi que l’ont rapporté les échos de la première… Et, surtout, rien de neuf. José Montalvo et Dominique Hervieu avaient, en effet, déjà eu l’audace de marier Rameau et le hip-hop dans Les Paladins, au Châtelet, en… 2004.

Pour ses débuts de metteur en scène lyrique, le jeune artiste et vidéaste français Clément Cogitore a eu une sensation, celle que « Les Indes galantes racontaient l’histoire de jeunes gens dansant au-dessus d’un volcan » – d’où le cratère parfois fumant qui occupe le centre du plateau –, et une intuition, celle que « cette musique pouvait accueillir d’autres corps, d’autres énergies et d’autres tensions que ceux habituellement convoqués sur une scène d’opéra ».

Certes. Mais voilà qui est un peu court pour tenir la distance sur un spectacle de trois heures et quart. Car, pas un instant, Clément Cogitore ne semble chercher à tendre, ni même à tracer, un arc dramaturgique reliant le Prologue et les quatre « entrées », dont aucune n’a vraiment l’étoffe d’une tragédie miniature – ce qu’avait réussi Laura Scozzi, dans sa proposition autrement plus fantasque et impertinente, créée au Capitole de Toulouse, en 2012.

Bien sûr, l’explosion d’énergie de la très fameuse « Danse des Sauvages » – qui réitère, sans le dupliquer, le « Battle de Krump » du court-métrage réalisé par Clément Cogitore pour la 3e Scène de l’Opéra National de Paris – est assez électrisante. Mais elle arrive bien tard – et il convient de ne pas sous-estimer, ici, le pouvoir euphorisant de la musique elle-même.

Peu ou pas d’interaction entre corps chantants et dansants, un vocabulaire chorégraphique – que Bintou Dembélé veuille bien nous absoudre d’employer un terme qu’elle récuse – d’autant plus limité, a fortiori pour qui ne maîtrise pas les différences censément subtiles entre ces formes d’expression urbaine que sont le Krump, le Voguing ou le Popping, qu’il est employé avec parcimonie.

Des poncifs, en revanche – Hébé en papesse de la mode peroxydée, dans un Prologue qui vire au défilé –, une poignée d’images rien moins qu’impérissables, et autant d’effets plus ou moins attendus, car dans l’air du temps. Et puis, une esthétique lugubre qui ferait presque regretter le kitsch saturé de clichés de la production d’Andrei Serban, au Palais Garnier, en 1999. Parce que la fête n’est « qu’un écran, un leurre destiné à faire oublier les tremblements de terre, les tempêtes et les naufrages » ?

Sans doute faut-il comprendre que ces jeunes encapuchonnés qui peuplent la jungle urbaine, ce cœur palpitant de notre monde globalisé où subsiste l’altérité, et n’ont, en principe, pas droit de cité au-delà du parvis de l’Opéra, sont les descendants des « bons Sauvages » du siècle des Lumières. Voyez, élites déconnectées de la rue, oui, voyez comme ils dansent ! Quand bien même les intentions seraient pures et sincères, le soupçon de démagogie – involontaire ? – pèserait sur la réalisation.

Dommage, aussi, que les solistes paraissent à ce point livrés à eux-mêmes, dont la réunion brille, sur le papier du moins, de l’éclat du renouveau de l’école de chant française. Mais tous ne sont pas égaux devant Rameau qui, malgré la Bastille, garde ses exigences en matière de style, de diction, d’émission même.

Parmi ces messieurs, il faut excepter Mathias Vidal, sa projection toujours intrépide, et cette tension de la ligne qui se mue en brillante éloquence. Stanislas de Barbeyrac, en revanche, devrait abandonner le répertoire antérieur à Gluck, qui le pousse à forcer un registre supérieur encore plus problématique ici qu’ailleurs, sans mettre en valeur ses inestimables qualités.

Fallait-il vraiment trois barytons ? Florian Sempey passe presque inaperçu en Bellone, mais fait tout, avec son panache habituel, à la limite du cabotinage, pour distinguer Adario. Pas plus en Osman qu’en Ali, Edwin Crossley-Mercer ne se départit de son allure de bel indifférent. Alexandre Duhamel, enfin, ne ménage pas ses efforts en Huascar, mais l’épaisseur du trait ne vaut pas noirceur, d’autant que l’intonation vacille.

Jodie Devos se cherche à cet égard une stabilité, qu’elle retrouve in extremis en Zaïre, tandis que Julie Fuchs rayonne autant que possible, même si le « Vaste empire des mers » d’Émilie profiterait d’un soprano plus central. Sabine Devieilhe atteint donc seule l’état de grâce, parant le « Viens, hymen » de Phani d’une poésie hors du temps qui, rare moment d’osmose, inspire aussi la scène.

Triomphe absolu, enfin, pour Leonardo Garcia Alarcon, dont les ensembles – Cappella Mediterranea, en formation d’élite de 55 -musiciens, et Chœur de Chambre de Namur – relèvent le défi acoustique sans jamais renoncer à leur éblouissante limpidité. Rien ne transparaît, chez le chef helvético-argentin, de sa tendance à sacrifier, dans le « dramma per musica » du XVIIe siècle, la rhétorique à une séduction un peu facile. Ses Indes galantes sont un modèle de pulsation, d’élan, de précision des contours, et de délicatesse.

Rien de neuf, vraiment ? Si, Rameau !

MEHDI MAHDAVI

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