Ténor renommé, Emiliano Gonzalez Toro ajoute à ses activités celle de chef d’orchestre – en 2018, avec la soprano Mathilde Etienne, il a créé l’ensemble I Gemelli. En mai 2019, il livre, au Théâtre des Champs-Élysées, sa vision de L’Orfeo (voir O. M. n° 152 p. 73 de juillet-août), proposée ensuite à Toulouse, puis il l’enregistre en studio, pour Naïve, en janvier 2020, avec une distribution en partie modifiée ; un chef-d’œuvre absolu apparaît sous un nouveau jour.

Monteverdi et Gonzalez Toro, c’est une vieille histoire, qui commence pendant les années passées dans une maîtrise, à Genève. Devenu professionnel, le ténor suisse d’origine chilienne chante la plupart des rôles de L’Orfeo, avec les meilleurs chefs. Un travail de fond, mené sur une longue période, qui aboutit aujourd’hui à une publication discographique qui fera date.

Sa théorie, solidement illustrée à la scène, veut que la musique soit vue par le prisme du chanteur, nouvel Orphée ; c’est lui qui la fait rayonner, et diffuse ce rayonnement vers l’orchestre et ses partenaires. C’est lui qui doit les mener vers cette fusion idéale du son, du mot, de la note. D’où un discours contrôlé au millimètre près, riche en contrastes, mais qui, par les variations subtiles de son mouvement, donne l’impression d’une totale liberté et d’une constante fluidité.

Ajoutez à cela les couleurs d’un instrumentarium varié, des plus riches aux plus subtiles, et celles d’un continuo tout aussi expressif, créant -l’atmosphère propre à chaque situation et sentiment. Le théâtre surgit au fur et à mesure du développement musical et, aussi minimaliste soit-elle, l’intrigue palpite et prend vie immédiatement, sans que jamais sa charge émotionnelle ne s’altère.

Bien évidemment, cela exige des interprètes, au-delà d’une technique exemplaire, un investissement personnel profond. L’Ensemble Vocal de Poche allie musicalité et poésie, de même que certains solistes parfois réunis en quintette de madrigalistes. Fulvio Bettini est un noble Apollo, Jérôme Varnier, un Caronte aux notes graves sombres et inquiétantes, et Nicolas Brooymans campe un Plutone prompt à rendre les armes, tant il est sous le charme de la Proserpina de Mathilde Etienne.

Natalie Pérez énonce le récit de Messaggiera avec une intensité d’autant plus efficace qu’elle s’accompagne de sobriété. On ne résiste pas à Emöke Barath, Musica au chant infiniment souple et délié, puis Euridice d’une émouvante pureté. Emiliano Gonzalez Toro, enfin, incarne Orfeo. Sa passion pour le personnage et pour le compositeur est évidente, et illumine chacune de ses interventions.

Dans « Rosa del ciel », on admire autant la clarté du verbe que l’intégrité de la ligne. « Tu se’ morta, mia vita » est dit avec une sincérité déchirante, et, plus encore, l’immense « Possente spirto », cœur de l’ouvrage, qui met aussi à l’épreuve l’art de l’interprète pour négocier les ornements. Sans parler de la première partie de l’acte V, modèle de raffinement musical, d’intelligence dramatique et de présence théâtrale.

S’il ne veut pas, ici, être un chef au sens traditionnel du terme, Emiliano Gonzalez Toro est plus que cela : un artiste qui inspire ses partenaires et les guide vers l’excellence.

MICHEL PAROUTY

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