Comptes rendus Lucia «Rust Belt» à New York
Comptes rendus

Lucia «Rust Belt» à New York

09/05/2022

Metropolitan Opera, 23 avril

Pour ses débuts au Met, Simon Stone impose à Lucia di Lammermoor un traitement radical. Le décor pivotant (beaucoup trop !) de Lizzie Clachan renvoie à toute une imagerie typique de la « junk culture », avec ces lieux et objets que l’on rencontre sur les routes : distributeurs automatiques, pharmacies drive-in, stations-service, etc.

Son autre élément principal est la coupe transversale d’une maison, avec ses différentes pièces, réparties sur plusieurs étages – un dispositif au fort goût de déjà-vu, devenu l’un des incontournables du « Regietheater ». Au-dessus, un grand écran sert à un flot continu de projections, dont le principal inconvénient est de détourner l’attention du spectateur de ce qui se passe sur scène.

Textos, technologies numériques, vidéos : depuis La traviata,à l’Opéra National de Paris, en 2019, on sait que Simon Stone y voit l’unique moyen de rapprocher les grands chefs-d’œuvre du romantisme italien des préoccupations du public d’aujourd’hui. Il est permis de ne pas partager son avis. D’autre part, la vision de l’Amérique qu’il propose sonne fondamentalement artificielle, quelque part entre le cinéma de Quentin Tarantino et les émissions de télé-réalité en milieu rural.

Ainsi, ce drive-in où l’on projette un film avec Bob Hope et Dorothy Lamour, cette chambre de motel où l’on pénètre sans clé, ou encore ces voitures et camions « iconiques » garés sur un parking, tous phares allumés. Les séquences en noir et blanc, tournées en amont avec Nadine Sierra et Javier Camarena, sont sympathiques, mais la direction d’acteurs, dans son ensemble, demeure superficielle.

Comme les Rigoletto « Las Vegas » et « République de Weimar » mis en scène au Met, ces dix dernières années, cette Lucia « Rust Belt » est donc, avant tout, un objet publicitaire, destiné à faire le maximum de buzz, qui pourrait trouver sa place dans le cadre d’un festival, mais dont on imagine mal l’avenir dans un théâtre de répertoire.

Que se passera-t-il, par exemple, si Nadine Sierra et Javier Camarena se font porter pâles, avant la fin de cette longue série de représentations ? On doute que le Met ait le temps de tourner de nouvelles séquences en noir et blanc… Enfin, les sopranos et ténors pressentis pour les futures reprises seront-ils écartés, s’ils sont incapables (ou refusent) de se hisser sur le toit d’un pick-up ?

La direction musicale de Riccardo Frizza est correcte, sans plus, accusant un certain déficit d’énergie. Le chef italien, de surcroît, se montre trop indulgent avec les solistes, autorisant, par exemple, Artur Rucinski à terminer sa cabalette (« La pietade in suo favore ») sur un sol aigu, tenu plus longtemps que de raison.

Pour le reste, le chanteur polonais se confirme l’un des meilleurs barytons « poids moyen » en circulation aujourd’hui, dans une écriture vocale le mettant particulièrement en valeur – scéniquement, son Enrico tatoué, abusant de l’alcool, de la drogue et des femmes, est un manifeste contre la « masculinité toxique » !

Parfaitement articulé, l’Edgardo de Javier Camarena s’avère curieusement trop pâle dans les deux premiers actes. Au III, son ténor retrouve de la substance, pour une scène finale qui ne lui pose aucun problème de tessiture.

L’excellent Matthew Rose, après sa prestation très remarquée en Moine dans Don Carlos (voir O. M. n° 181 p. 57 d’avril 2022), campe un solide Raimondo. Le prometteur Eric Ferring se distingue dans le rôle, bref mais difficile, d’Arturo, tandis que le chœur maison se montre à la hauteur des attentes.

Reste Nadine Sierra, fort agréable à écouter, scéniquement émouvante, mais incapable d’imprimer sa marque sur Lucia, comme Maria Callas, Beverly Sills et Renata Scotto avaient su le faire, jadis, en jouant sur le texte, ou Joan Sutherland et Mariella Devia, sur le poids et le relief de la phrase musicale. La jolie voix de lirico coloratura de la soprano américaine, pourtant, est exactement celle du rôle, malgré des trilles d’une justesse incertaine et un contre-mi bémol ne produisant pas l’effet attendu. Surtout, on sent qu’elle s’est préparée avec soin pour cette nouvelle production, qui sera diffusée en direct, le 21 mai, dans les salles de cinéma du monde entier.

DAVID SHENGOLD


©  MET OPERA/JONATHAN TICHLER

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