Comptes rendus Mémorable Thaïs à Milan
Comptes rendus

Mémorable Thaïs à Milan

02/03/2022

Teatro alla Scala, 16 février

Thaïs (Paris, 1894) n’avait été représentée qu’une fois à la Scala, en 1942, avec Mafalda Favero et Gino Bechi en tête d’affiche. L’ouvrage était alors chanté en traduction italienne, comme c’était déjà le cas, en 1903, lors de sa création à Milan, au Teatro Lirico, avec la légendaire Lina Cavalieri dans le rôle-titre. Le choix de la version originale française, pour cette nouvelle production qui vient de voir le jour, constituait déjà en soi un événement, qu’une mémorable réalisation musicale et scénique n’a fait qu’amplifier.

Brassant des thèmes qui lui sont chers (le rapport complexe entre éros et agapè, l’éternel conflit entre l’esprit et la chair, l’aspiration mystique et la pulsion érotique), Thaïs ne pouvait qu’inspirer Olivier Py. Avec le concours de ses fidèles Pierre-André Weitz et Bertrand Killy, le metteur en scène français transpose l’action dans un contexte spatio-temporel, plus proche de notre sensibilité contemporaine que de l’Égypte du IVe siècle. La Thébaïde devient ainsi l’austère façade grise d’une mission de l’Armée du salut, et la « terrible cité » d’Alexandrie, un lieu équivoque, à mi-chemin entre petit théâtre proposant des spectacles licencieux et lupanar.

En éliminant le filtre de l’orientalisme, Olivier Py révèle un texte aux nombreuses implications théologiques et existentielles, qu’il suggère à travers une série de références picturales. Le thème de la « Tentation de saint Antoine » apparaît ainsi dans différentes versions, entre autres le pastel de Félicien Rops (1878, Bruxelles, KBR) et le retable de Matthias Grünewald (1512-1516, Colmar, musée Unterlinden).

Pour autant, Olivier Py ne perd jamais de vue l’ironie corrosive propre au roman d’Anatole France, qui a servi de base au livret de l’opéra, et recourt à la fonction blasphématoire du grotesque. À signaler, encore, imaginée par Ivo Bauchiero, la chorégraphie, à la fois sobre et dense, de la célèbre « Méditation » (jouée de manière admirable par Laura Marzadori, premier violon de l’orchestre de la Scala), ainsi que la pantomime animée de la « Tentation », pendant le grand ballet de l’acte II.

À cette production aussi spectaculaire qu’intellectuellement stimulante, répond la remarquable direction musicale de Lorenzo Viotti. À 32 ans, le fils du regretté chef suisse Marcello Viotti (1954-2005) est décidément l’un des talents les plus intéressants de la jeune génération. Très théâtrale, fortement contrastée, sa lecture ne néglige aucune des composantes de l’écriture de Massenet, en particulier sa richesse de timbres, appuyée sur une instrumentation « exotique » (harpes, bois, percussions insolites) et son irrésistible inspiration mélodique.

Comme à l’Opéra de Monte-Carlo, en janvier 2021 (voir O. M. n° 170 p. 42 de mars), Marina Rebeka impressionne par l’aisance avec laquelle elle franchit les écueils du meurtrier rôle-titre. L’émission est parfaitement homogène, d’un grave bien timbré à un aigu sidérant de plénitude et de puissance, en passant par un médium à la fois robuste et soyeux. La technique ne trahit aucune faiblesse, avec notamment de superbes pianissimi aigus, et le phrasé éblouit par sa variété.

Comme à Monte-Carlo, Ludovic Tézier aurait dû être le partenaire de la soprano lettone ; le Covid l’a contraint à déclarer forfait pendant les répétitions. Lucas Meachem, son remplaçant, ne démérite pas. Trop en retrait au début, le baryton américain gagne en volume et en intensité expressive, au fil des actes, brossant le portrait d’un Athanaël à la psychologie tourmentée, pour ne pas dire tordue.

Le jeune ténor italien Giovanni Sala incarne, avec élégance, un Nicias frivole et sexuellement ambigu, le reste de la distribution contribuant au franc succès de la représentation. Un regret, toutefois : la diction n’est pas toujours impeccable, y compris chez les premiers rôles.

PAOLO DI FELICE


© TEATRO ALLA SCALA/BRESCIA E AMISANO

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