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Il faut prendre cet album, gravé en studio, en août et octobre 2020, pour ce qu’il est : un audacieux tour de force, aussi artificiel qu’excitant à écouter. D’après la plaquette d’accompagnement, qu’il a lui-même signée, Michael Spyres l’a conçu comme une évocation du « baryténor », à travers deux siècles d’histoire. Faut-il, pour autant, y voir la définition d’une catégorie vocale, comme l’artiste nous y invite ?

La réponse est non, tant le programme est hétéroclite, du ténor grave d’Idomeneo au baryton aigu de Ramiro dans L’Heure espagnole, en passant par le baritenore rossinien (Otello), le ténor de tessiture centrale (Hoffmann, Lohengrin, Paul dans Die tote Stadt), le ténor aigu de Tonio dans La Fille du régiment (au motif, assez fallacieux, que son créateur a plus tard fait carrière en baryton), Hamlet dans sa version primitive pour ténor… sans oublier des airs pour baryton accessibles à un ténor doté d’un registre grave sonore (« Il balen del suo sorriso » d’Il trovatore, « Si puo ? » de Pagliacci) et un air pour baryton dans une édition alternative plus aiguë (« Hai già vinta la causa ! » dans Le nozze di Figaro).

En réalité, ces dix-huit morceaux, dont la variété constitue un atout appréciable sur la durée d’un CD, ont un seul point commun, celui de convenir admirablement à une voix exceptionnelle. Quel souffle dans les vocalises de « Fuor del mar » (Idomeneo) ! Quelle aisance sur le contre-ré de « Mes amis, écoutez l’histoire » (Le Postillon de Lonjumeau) ! Quelle robustesse et quelle facilité, surtout, dans le bas médium et le grave !

Authentique Fregoli de l’art lyrique, Michael Spyres trouve une vraie couleur de baryton pour Luna et Tonio, tout en sonnant comme un pur ténor en Hoffmann ou Lohengrin. L’artifice du studio y est évidemment pour quelque chose, et on le voit mal affronter l’intégralité d’une représentation d’Il trovatore ou de Pagliacci – en baryton, du moins (ses débuts en Canio sont prévus en mars 2022). Mais peut-on le lui reprocher devant pareille réussite ?

Car la voix n’est pas tout. Dans toutes les langues, l’intelligence du chant et du texte, reposant sur une diction parfaite, laisse pantois. Chaque personnage est caractérisé avec un constant souci de vérité dramatique (l’imitation des clients du Figaro rossinien, dans « Largo al factotum », est ébouriffante !). Et la qualité du phrasé éblouit autant dans la « tragédie lyrique » du tournant des XVIIIe et XIXe siècles (le superbe « Ô dieux ! écoutez ma prière » d’Edgard, dans Ariodant de Méhul, en première mondiale, le puissant « Qu’ai-je vu ! quels apprêts » de Licinius, dans La Vestale) que dans Lohengrin (« In fernem Land », dans la poétique version française de Charles Nuitter) ou Die lustige Witwe (un « Da geh’ ich zu Maxim » idéalement canaille).

En regard, les réserves sont de peu de poids. Elles concernent « Ah ! mes amis… Pour mon âme » de La Fille du régiment, dont la tessiture d’ensemble est désormais trop aiguë pour notre « baryténor » transformiste, et l’accompagnement de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dirigé par Marko Letonja. L’introduction de « Fuor del mar » est un peu brouillonne, les contrastes sont trop violemment soulignés dans Ariodant et La Vestale, et le son est trop épais dans Otello. Sans surprise, Lohengrin ou Die tote Stadt leur conviennent nettement mieux.

RICHARD MARTET

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