Comptes rendus Pelléas en son château à Montpellier
Comptes rendus

Pelléas en son château à Montpellier

28/03/2022

Opéra Comédie, 9 mars

Le spectacle, créé à Malmö, en mai 2016, parvient enfin à bon port à l’Opéra Orchestre National Montpellier, son coproducteur. Le remarquable travail scénique de Benjamin Lazar a été immortalisé dans un DVD BelAir Classiques, mais il gagne à être vu de la salle,  comme Michel Parouty l’avait anticipé dans son compte rendu (voir O. M. n° 134 p. 82 de décembre 2017).

Cette fois, on voit distinctement la « forêt d’où l’on ne peut sortir », qui constitue l’élément fixe du décor d’Adeline Caron, quelques éléments venant s’y ajouter pour figurer une grotte ou une chambre. La mise en scène accorde une place non négligeable à des figures muettes, comme les servantes ou les vieux pauvres, d’une importance capitale du point de vue dramatique, ainsi qu’au Médecin qui, en dépit de la brièveté du rôle, parvient à exister sous les traits de Laurent Sérou.

Les costumes d’Alain Blanchot s’inspirent du vestiaire courant des années 1970, moins pour moderniser l’action, que pour figurer un monde tiraillé entre une pesante tradition et des velléités de renouvellement ne menant pas bien loin. Les personnages sont cernés avec justesse, particulièrement Mélisande, qui semble, comme Pelléas, « un peu étrange », mais aussi joueuse, un brin perverse, mais aussi douloureuse et torturée.

La distribution est différente de celle de Malmö, à l’exception de Julie Mathevet et Marc Mauillon. La première présente Yniold comme un enfant délaissé par sa propre famille, perdu dans le monde de ses rêves et de ses jouets, qui, à la fin du drame, aura acquis la maturité lui permettant de prendre dans ses bras le bébé de Mélisande morte, comme pour l’adopter.

Le Pelléas de Marc Mauillon, quant à lui, subjugue par sa musicalité, sa parfaite adéquation vocale avec ce rôle intermédiaire entre baryton et ténor, et par sa prononciation limpide. Surtout, on est touché par la naïveté de son personnage, comme s’il était le seul élément véritablement pur de cette étrange famille.

Mélisande représente pour Judith Chemla une gageure. Pour une fois, en effet, on n’a pas fait appel à une cantatrice, mais à une actrice qui chante. Le pari est tenu, avec une voix de soprano d’ampleur moyenne, mais suffisante ; la justesse est au rendez-vous, et la diction est impeccable. Pour ce qui est du jeu, on a rarement vu incarnation aussi subtile, complexe et émouvante. Cette prise de rôle fera date, aussi bien pour elle que pour d’autres Mélisande à venir.

Allen Boxer incarne un Golaud tourmenté, inquiet, d’emblée égaré (dans tous les sens du terme), mais sa présence vocale semble en retrait, même dans les scènes les plus violentes de l’acte IV. La voix du baryton américain n’est pas médiocre, mais peine à s’imposer face à un orchestre qui, pourtant, n’est pas tonitruant.

Vincent Le Texier impose un Arkel écrasant, par sa stature, par l’ampleur de son instrument, mais surtout par la douleur et la tension qui émanent de son personnage de vieillard crucifié par la maladie. Cette interprétation, à la fois pleine de noblesse et quasi expressionniste, produit un impact théâtral formidable. La Geneviève d’Élodie Méchain, enfin, lit parfaitement la lettre de Golaud à son frère.

À la tête de l’Orchestre National Montpellier Occitanie, Kirill Karabits agit en toute discrétion (et en toute précision), déroulant un tapis sonore tout en nuances, irisations et moirures, sans exclure, pour autant, des tensions douloureuses et déchirantes.

Entre réalisme et onirisme, dramatisme et statisme, expression et suggestion, un spectacle qui trouve la formule – ou, plutôt, une formule – de l’alchimie debussyste.

JACQUES BONNAURE


© MARC GINOT

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