Comptes rendus Platée revigorante à Toulouse
Comptes rendus

Platée revigorante à Toulouse

30/03/2022

Théâtre du Capitole, 20 mars

Loufoque, brillante et cynique, cette nouvelle Platée toulousaine, coproduite avec l’Opéra Royal de Versailles, scelle l’extravagante et fructueuse collaboration artistique entre le chef Hervé Niquet, et les metteurs en scène Corinne et Gilles Benizio (alias Shirley & Dino). Depuis le désopilant King Arthur de Purcell, créé au Festival Radio France de Montpellier, en 2008, le trio est parvenu à imposer son style et aiguiser son humour potache.

Il faut dire que leur travail se montre diablement bien huilé, en dépit des coupes sciemment opérées sur la partition (le Prologue et certains récitatifs passent à la trappe). Rien n’apparaît toutefois bricolé ; bien au contraire, tout est millimétré, et sans temps mort. La volonté de resserrer l’action au maximum et de focaliser l’attention sur les personnages relève même d’un tour de force. Résultat, le récit gagne en spontanéité.

Toute l’équipe réunie pour l’occasion semble d’ailleurs convaincue du bien-fondé de cette restructuration drastique et donne de sa personne avec un plaisir évident : outre les chanteurs et les danseurs, Hervé Niquet, lui-même, prend part au déroulé du spectacle, en s’adressant aux spectateurs et en montant sur scène pour quelques interventions mémorables. Celle où il parvient à faire chanter Frère Jacques (page issue de la plume de Rameau) au public n’est pas la moins réussie.

Ainsi restructuré et chauffé à blanc, le génial « ballet bouffon » du compositeur français n’est jamais apparu si moderne, si bouillonnant. L’enthousiasme bruyant et les rires en cascade confirment qu’on est face à un beau et vrai succès. Il aura pourtant fallu attendre deux longues années (Covid oblige), avant que ce véritable show, en tous points innovant, ne puisse être présenté.

Dès le lever de rideau, le décor délirant d’Hernan Peñuela impose un univers bariolé, ludique et sinueux dans ses circulations, ses étagements. La tempête du premier acte offre, à ce titre, un envol spectaculaire d’une multitude d’accessoires, disséminés de part et d’autre du plateau. Les lumières chatoyantes de Patrick Méeüs intensifient, pour leur part, l’impression d’ivresse visuelle. Toujours judicieusement distillées, elles isolent chaque scène avec science.

Quant aux costumes de Corinne et Gilles Benizio, conçus sur la base d’une palette de coloris crus et des matières voyantes, ils exaltent la rétine en se jouant des codes établis, comme des genres : femmes et hommes sont, de fait, interchangeables à loisir. L’effet est d’autant plus efficace que chacun les arbore avec un aplomb plein d’humour.

Côté chant, le plaisir est total. On attendait, avec beaucoup d’impatience, la Platée du talentueux Mathias Vidal. Impossible de résister à la moindre inflexion (et à la diction saillante) du ténor français, tant il se montre ductile et charismatique, au fil des trois actes. D’une éloquence rare, sa prestation, tour à tour volubile (« Quittez, nymphes, quittez vos demeures profondes »), sensible (« Que ce séjour est agréable ! ») et véhémente (« Quoi ! L’on craint si peu mon courroux ? »), l’impose dorénavant parmi les meilleurs défenseurs du rôle-titre.

Tout aussi impressionnante, la Folie de Marie Perbost subjugue par son audacieuse prestance scénique. Au deuxième acte, son arrivée tonitruante, flanquée d’une guitare électrique, est une trouvaille marquante. Maîtresse de ses moindres pointes, la soprano française déploie, sans jamais forcer, un chant généreux d’une ébouriffante vélocité.

Le reste de la distribution expose de très belles individualités. On saluera, tout particulièrement, le superbe et sonore Mercure de Pierre Derhet, la volcanique Junon de Marie-Laure Garnier, le truculent Momus de Jean-Christophe Lanièce ou encore le Cithéron manipulateur de Marc Labonnette. Seuls le Jupiter de Jean-Vincent Blot et la Clarine de Lila Dufy semblent un rien moins à leur avantage. Le Chœur du Concert Spirituel est, en revanche, de bout en bout irrésistible. Vibrant, précis, drôle, il capte l’attention sans faiblir.

Le travail accompli par Hervé Niquet sur la partition comble les sens. Quelle souplesse sur les rythmes, quelle délicatesse dans la recherche des atmosphères, quel allant sur les danses ! Si on peut, çà et là, regretter quelques minimes empressements (l’Ouverture et le final), on succombe face aux timbres capiteux des bois, à l’unité soyeuse des cordes. En très grande forme, l’Orchestre du Concert Spirituel exalte la musique de Rameau — y compris les pages additionnelles les plus exotiques —, avec une gourmandise de tous les instants.

La dimension chorégraphique de l’ouvrage n’est, bien sûr, pas délaissée. Réglés de main de maître par Kader Belarbi, directeur de la Danse au Théâtre du Capitole, les ballets prolongent, avec beaucoup de fantaisie, l’esprit dejanté de la production.

Une Platée hors norme, certes, mais merveilleusement revigorante !

CYRIL MAZIN


© MIRCO MAGLIOCCA

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