Comptes rendus Schreker bien servi à Lyon
Comptes rendus

Schreker bien servi à Lyon

05/04/2022

Opéra, 29 mars

Pour le rarissime Irrelohe du compositeur autrichien Franz Schreker (1878-1934), prévu à l’origine pour mars 2020, et qui constitue la pièce maîtresse du Festival de l’Opéra de Lyon – cette année, le thème choisi est « Secrets de famille » –, David Bösch, avec la même équipe que pour sa production très réussie de Die Gezeichneten, en 2015 (voir O. M. n° 106 p. 54 de mai), n’a pas cherché, très sagement, à actualiser outrageusement cette histoire d’un romantisme flamboyant, mais à sa date (1924) très tardif, pour ne pas dire très dépassé.

Le metteur en scène allemand encadre simplement l’œuvre d’une habile présentation à la manière des films noirs ou fantastiques, et même, par moments, des intertitres rappelant aussi l’époque du muet, ce qui assure une opportune et légère distanciation. Pour autant, Irrelohe, qui pourrait, par son sujet de gros mélodrame, prêter parfois au rire – ou à l’ennui –, est à juste titre pris au sérieux, une sobre transposition dans la période contemporaine lui assurant une parfaite crédibilité. La seule liberté du travail de David Bösch est celle d’un finale pessimiste, avec un double suicide, au demeurant émouvant et bien réalisé.

La Vieille Lola, mère de Peter, tient une sorte d’« Imbiss » (kiosque sommaire, avec nourriture et boissons) typiquement germanique, perdu au milieu d’une forêt calcinée – connotant d’emblée très fortement le motif du feu, à la fois menaçant et purificateur, qui fait le noyau de l’œuvre, tandis que, dans le beau décor de Falko Herold, la petite maquette du château du Comte Heinrich domine la colline d’arrière-plan.

Au II, le vaste jardin d’hiver du château sert de pièce de repos au Comte, cadre floral opportun pour le monumental duo d’amour, où s’allient étrangement le souvenir insistant de Tristan und Isolde et celui de Francesca da Rimini. Le trio des incendiaires, en musiciens pop menés par le diabolique violoneux Christobald, traverse ces espaces obstinément noirs et inquiétants, parcourus de vapeurs, et toujours très bellement éclairés par Michael Bauer.

Ce qui continue de pécher, comme on le constatait déjà à l’écoute de l’enregistrement dirigé par Peter Gülke, en 1989, chez Sony Classical, c’est le livret même de Schreker (que s’efforce de défendre pourtant la dramaturge Janine Ortiz, dans un texte utile du programme de salle), écrit assez lâchement, qui traîne souvent en longueur, et n’évite pas le simplisme et les naïvetés : en somme, dangereusement plus proche de Siegfried Wagner que d’Hugo von Hofmannsthal…

Mais le compositeur garde sa pleine maîtrise, et on peut vérifier que le III, magistralement construit jusqu’à l’embrasement général, et d’une impressionnante grandeur, compte parmi ses chefs-d’œuvre. David Bösch y conduit sans faille, en autant de beaux tableaux, et avec une direction d’acteurs puissante, jusqu’au déchaînement brillamment réalisé de l’incendie final, une excellente équipe qui anime l’ensemble d’une vie intense.

À commencer par la soprano Ambur Braid (pour Deirdre Angenent, d’abord annoncée), ardemment engagée, et assumant crânement, dans une tessiture tendue, le rôle très exigeant d’Eva. Le baryton Julian Orlishausen ne s’engage pas moins dans le personnage torturé de Peter, bâtard et demi-frère du Comte, sur qui pèse, dans son amour sans espoir pour Eva, la tradition du droit de cuissage des châtelains, qui a déjà fait le malheur de sa mère.

Le ténor de caractère Michael Gniffke apporte à la figure vengeresse de Christobald, un aigu mordant et percutant très convaincant. Et le Comte de belle prestance de Tobias Hächler (pour Stefan Rügamer, initialement annoncé) assume de façon acceptable, même si le timbre n’est pas spécialement charmeur, une partie de ténor héroïque aux aigus périlleux, où il finit par fatiguer.

À côté d’irréprochables comprimari, on pourra excuser, dans le rôle de composition de la Vieille Lola, la voix de la mezzo-soprano Lioba Braun, plus usée encore que celle d’Eva Randova dans l’enregistrement précité, et qui fut, elle aussi, une notable wagnérienne.

On est heureux, enfin, de rendre hommage, comme la salle, qui fait à l’ensemble un accueil triomphal, au chef allemand Bernhard Kontarsky, qui, à pas moins de 85 ans, assure à l’œuvre la nouvelle jeunesse qu’elle méritait assurément, avec un Orchestre et des Chœurs de l’Opéra de Lyon somptueux.

Une production valeureuse qui fera date, et dont on aimerait garder la trace au DVD.

FRANÇOIS LEHEL


© BERTRAND STOFLETH

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