Comptes rendus Splendide Songe à Lille
Comptes rendus

Splendide Songe à Lille

13/05/2022

Opéra, 6 mai

Noir absolu de la boîte scénique, ponctué seulement par de petites lumières jaunes, comme autant d’étoiles ou de lucioles, dans un espace continu et comme sans limites… Laurent Pelly joue la carte d’une forêt sans arbres, mais non moins magique, traversée d’emblée par un déplacement spectaculaire des personnages.

Plongée époustouflante de Puck depuis les cintres, tête en avant, puis déplacements lents et mystérieux d’Oberon et de Tytania dans toutes les directions, par la fixation des acteurs à l’extrémité de deux grues, qui les font mouvoir sur toute la largeur et la hauteur du plateau, sans qu’elles soient pourtant visibles (une des performances remarquables des machinistes, invités à juste titre à saluer au rideau final !). Le tout complété par l’apparition tout aussi fascinante du monde des elfes, dont on ne voit d’abord que les têtes, sur lesquelles d’autres lumières, blanches cette fois, au bout de tiges constamment oscillantes, ajoutent leur propre papillotement.

Les deux couples d’amants évoluent ensuite en chastes pyjamas, le plus souvent en manœuvrant eux-mêmes les lits métalliques à garniture blanche, qui évoluent rapidement et en douceur sur le plateau d’un noir réfléchissant, avec une virtuosité qui rend admiratif devant la perfection de la mise au point, culminant dans le quatuor du II, d’une extraordinaire complexité, et n’en dégageant pas moins une profonde émotion. En contraste : des artisans en costumes pimpants, œuvrant eux aussi avec un minimum d’accessoires.

Admirablement servi par son équipe, Laurent Pelly ne cesse ainsi de jouer avec succès le perpétuel enchantement de la pièce d’origine, à laquelle Britten avait témoigné de la même modeste fidélité – dans un esprit voisin, sans qu’il y ait pourtant filiation directe, de la production légendaire de Robert Carsen, au Festival d’Aix-en-Provence, en 1991. Point culminant : après le quatuor du III et pour l’arrivée des souverains, la montée d’éclairage fait apparaître, comme dans un bouquet de feux d’artifice, les petites lumières, non seulement pendues aux filins, mais fixées à de grands appareillages tournant lentement, et qui démultiplient encore l’effet. La représentation de « Pyrame et Thisbé » par les artisans repose, plus traditionnellement, sur un jeu d’acteurs bourré de gags irrésistibles, avant de conclure sur le retour des elfes porteurs de loupiotes.

Cet admirable travail est servi par une distribution de haut vol. Prioritairement pour les quatre amants, Antoinette Dennefeld et Louise Kemény rivalisant d’impétuosité, sans jamais se doubler pourtant, en Hermia et Helena, tandis qu’on peinerait à départager, sinon par les timbres, les Lysander et Demetrius de David Portillo et Charles Rice, également percutants, et ardemment engagés.

Marie-Eve Munger répond, en Tytania, à ce que laissait espérer son séduisant Rossignol dans Die Vögel (Les Oiseaux), à Strasbourg, en janvier dernier, tandis que le contre-ténor de Nils Wanderer (remplaçant Christophe Dumaux en Oberon), même s’il n’est pas toujours très juste, joue parfaitement du timbre adéquat.

L’ensemble des artisans, excellemment diversifié, est mené par le puissant Bottom de Dominic Barberi, remarquable acteur qu’on avait vu dans le rôle, à Montpellier, en 2019, dans la belle production de Ted Huffman, comparable, elle aussi, sur plus d’un point. Côté couple royal, le Theseus éclatant de Tomislav Lavoie fait pâlir la plus modeste Hippolyta de Clare Presland.

Présence déterminante, enfin, de l’époustouflant Puck de la comédienne suisse Charlotte Dumartheray, corps ramassé et bondissant, visage et voix extraordinairement mobiles, y compris dans ses acrobaties. De tout premier ordre, la prestation du Jeune Chœur des Hauts-de-France, préparé par Pascale Diéval-Wils.

Complété aux pupitres solistes, l’Orchestre National de Lille rend pleine justice à l’exigeante partition, sous la direction, très serrée dans sa battue insistante et d’une précision millimétrée, mais parfaitement efficace, de Guillaume Tourniaire.

Cette splendide réussite d’ensemble reçoit, à la première, l’accueil triomphal d’une salle comble. Après ces huit représentations lilloises, des reprises, et même un enregistrement, paraissent d’ores et déjà souhaitables !

FRANÇOIS LEHEL


PHOTO © SIMON GOSSELIN

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