Comptes rendus Superbe Butterfly à Angers
Comptes rendus

Superbe Butterfly à Angers

04/05/2022

Grand Théâtre, 28 avril

La production de Madama Butterfly par la Fondazione Maggio Musicale Fiorentino et le Teatro Petruzzelli de Bari est reprise dans une collaboration entre Angers Nantes Opéra et l’Opéra de Rennes, en partenariat avec l’Orchestre National des Pays de la Loire. C’est une révélation, une confirmation.

Sobre, d’une acuité concentrée sur l’affrontement de deux civilisations, la mise en scène de Fabio Ceresa excelle dans la direction des acteurs. Le dispositif imaginé par Tiziano Santi propose le déplacement de panneaux mobiles, symbolisant l’isolement des personnages dans la maison (louée, tout comme l’épouse), tandis que l’ouverture au monde extérieur est figurée par un promontoire vers l’infini (ou vers l’autre rive de l’océan). L’ensemble évite la transposition hors de propos, comme le détail décoratif convenu. Beauté du symbolisme, les costumes de Tommaso Lagattolla évoquent, quant à eux, la passion : robe nuptiale vermillon, manteau bleu nuit, piqueté de neige pour la mort.

On se réjouit de pouvoir écouter le sublime Prélude de l’acte III dans le respect de toutes les nuances. Rudolf Piehlmayer, familier de l’univers wagnérien et straussien, dirige avec netteté, large battue, attention extrême au plateau. L’Orchestre National des Pays de la Loire, le Chœur d’Angers Nantes Opéra (préparé par Xavier Ribes), précis et bouillonnant dans la cérémonie du mariage, poétique dans le chœur a bocca chiusa, sont de vrais protagonistes qui anticipent, répondent, prolongent la tempête des sentiments.

Il faut avoir vu Anne Sophie Duprels en Cio-Cio-San pour comprendre comment l’artiste authentique se laisse envahir par le personnage aux multiples facettes et l’accueille jusqu’à l’unifier en son rôle. Le langage du corps joue autant que la voix : la délicatesse avec laquelle elle calligraphie pour signer le dérisoire contrat de mariage, l’humilité de « Vogliatemi bene, un bene piccolino, un bene da bambino… », l’inquiétude relative aux papillons épinglés dans les albums d’entomologie signent un acte I sans nulle mièvrerie, digne dans sa fragilité.

La suite n’est qu’insupportable attente, tension dont l’issue logique sera la mort. Cette attente, Anne Sophie Duprels ne l’incarne pas dans le seul « Un bel di vedremo », elle la colore et la module selon la marche inéluctable des deux derniers actes : tension perceptible dans sa veille ; exclamation sur la découverte du navire ; guet sur le promontoire surplombé d’un ciel noir ; jeu quasi intérieur, jamais mélodramatique ; découverte de son aveuglement, lorsqu’elle rencontre, fascinée, Kate Pinkerton ; suicide le dos tourné à la salle, dans un éclat de lumière aveuglante.

Cette incarnation intense s’entoure de partenaires dignes d’elle. Manuela Custer, Suzuki au chaleureux mezzo, a d’emblée tout compris et devient la colonne du temple tragique, divinité japonaise aux longs cheveux blancs. Sébastien Guèze assume, avec une belle prestance, la désinvolture souriante, puis la lâcheté de Pinkerton, accompagnée de la mélancolie requise (« Addio, fiorito asil »).

Marc Scoffoni, avec la parfaite conduite du legato qu’on lui connaît, campe un Sharpless humain. Il lit la lettre de Pinkerton sans effets théâtraux, mais non sans humour d’abord, puis opte pour la brutale vérité. Gregory Bonfatti, grand ténor de caractère, mène le jeu affairé de Goro. Ugo Rabec, basse noble, donne un relief impressionnant aux fureurs du Bonze. Jiwon Song confère au Prince Yamadori, superbement vêtu d’un costume d’apparat, la crédibilité dont on le prive ordinairement. La silhouette et les répliques de Sophie Belloir font de Kate Pinkerton l’agent du destin.

Ce spectacle témoigne d’une vision.

PATRICE HENRIOT


© DELPHINE PERRIN

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