Comptes rendus Thaïs à Monte-Carlo
Comptes rendus

Thaïs à Monte-Carlo

01/03/2021

Très attendue, cette nouvelle production a plus que tenu ses promesses. Car, au-delà des performances individuelles, c’est bien un travail d’équipe qui a triomphé, au service d’une vision aussi captivante qu’inhabituelle de Thaïs. Souvent traité comme un fastueux péplum orientalisant, prétexte à la transposition en technicolor d’une Égypte du IVe siècle entièrement fantasmée, le chef-d’œuvre de Massenet devient ici un opéra intimiste, dont le parti pris général de sobriété exalte les beautés et le pouvoir d’émotion.

Le premier tableau du I donne le ton : une Thébaïde illustrée par une simple paroi de roc noir, percée d’une ouverture basse laissant apparaître un ciel à la couleur changeante (magnifiques éclairages de Laurent Castaingt). Au pupitre, Jean-Yves Ossonce met en sourdine un splendide Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, pour mieux faire entendre les subtilités de l’orchestration de Massenet, dans laquelle nous n’avions jamais aussi bien décelé les prémices de Pelléas et Mélisande, créé huit ans plus tard.

Les voix sont au diapason : le digne Palémon de Philippe Kahn, le groupe des Cénobites et, surtout, l’Athanaël de Ludovic Tézier, en prise de rôle, s’expriment sur le ton de la confidence. La souffrance du moine luttant contre ses désirs charnels en paraît d’emblée plus poignante, explicitée par les zébrures sanglantes laissées dans son dos par ses séances d’autoflagellation.

Quand la cloison se soulève pour révéler l’intérieur du palais de Nicias, apparaît une simple salle aux parois anthracite, parfois parcourues d’éclats dorés, avec un immense rectangle de lumière au fond, et une sorte de voile blanche stylisée. La sobriété confine ici au dépouillement, heureusement tempéré par les costumes colorés des servantes et des invités du maître des lieux. Il y a, en effet, dans la musique de ce tableau, un côté clinquant qu’il importe de traduire visuellement et que Jean-Yves Ossonce, en fosse, met en exergue sans une once de vulgarité.

Vocalement, Ludovic Tézier reste sur sa ligne : aucune emphase, aucun effet de manche dans un « Voilà donc la terrible cité ! » phrasé avec noblesse, en jouant uniquement sur la beauté du timbre, la longueur du souffle, la netteté et l’expressivité de la diction. Du très grand art, évidemment favorisé par les dimensions modestes de la Salle Garnier (on imagine qu’à la Scala ou à l’Opéra Bastille, le baryton « donnerait davantage de la voix », pour reprendre l’expression d’un de mes voisins, surpris par tant de réserve).

Le quatuor Athanaël/Nicias/Crobyle/Myrtale est ciselé dans un esprit de musique de chambre, avec le concours d’un Jean-François Borras rayonnant mais nuancé, et de l’harmonieux duo formé par Cassandre Berthon et Valentine Lemercier, d’une musicalité infaillible.

Puis Thaïs fait enfin son apparition, dans une robe verte fort éloignée des grands voiles transparents tissés d’or, chers aux divas du début du XXe siècle. La simplicité est là encore de rigueur, et aussi dans l’interprétation de Marina Rebeka, timbre naturellement sensuel, technique de haute école et aigu fulgurant qui, comme à Salzbourg, en 2016, rendent inutile tout surlignage censément « séducteur ».

Le II et le III confirment les impressions du I : une Marina Rebeka se jouant, avec une aisance déconcertante, des difficultés de ce rôle meurtrier, grâce à un bas médium et un grave aussi nourris et faciles que son contre-ut (tout juste regrette-t-on une diction parfois relâchée) ; un Jean-François Borras démontrant qu’il y a tout à gagner à distribuer en Nicias un Roméo à son zénith ; et un Ludovic Tézier aussi torturé que vocalement souverain, dont le « Marche ! Expie ! », adressé à Thaïs, traduit bien davantage la souffrance que la volonté de faire souffrir.

Avec le concours occasionnel des belles vidéos de Gabriel Grinda, l’équipe de production développe avec cohérence son parti pris de départ, notamment au second tableau du II. Traditionnellement le plus coloré et « oriental » de la soirée, il est ici décliné dans un austère noir/blanc/gris/argent, dont l’élégance est renforcée par la chorégraphie d’Eugénie Andrin et par l’utilisation d’un miroir réfléchissant, disposé en surplomb.

Autre touche d’originalité : Jean-Louis Grinda dédouble le personnage de Thaïs en introduisant, dès le II, une figurante habillée comme elle, qui brouille la frontière entre rêve et réalité. Après l’avoir étouffée sur sa couche dans son délire, pendant la célèbre « Méditation » (sublime intervention à bouche fermée du Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, préparé par Stefano Visconti), Athanaël la serrera -désespérément dans ses bras, à la fin de l’opéra, Marina Rebeka prenant alors l’apparence d’un ange descendu du ciel.

Cette fin, justement, parlons-en. Car elle nous a rarement transporté sur de telles cimes. Avec une Thaïs rivalisant de pianissimi éthérés et de contre-ré électrisants, un Athanaël irrésistible de vulnérabilité et de tendresse, une Albine idéalement compatissante (Marie Gautrot), un chef au sommet de son inspiration (Jean-Yves Ossonce est décidément l’un des meilleurs serviteurs de Massenet au monde, à l’heure actuelle) et un violon solo en état de transe (la merveilleuse Liza Kerob), le spectateur n’a plus qu’à se laisser emporter !

Même réduits par la crise sanitaire (la jauge est de deux cent trente spectateurs, pour cinq cent quatre-vingt-trois sièges au total), les applaudissements saluent une réussite majeure.

RICHARD MARTET

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