Comment ne pas regretter que cette Tosca soit donnée en version de concert ? L’œuvre, en effet, appelle expressément la scène, davantage, sans doute, que beaucoup d’autres. En même temps, il n’y avait pas d’alternative, compte tenu des normes sanitaires imposées par la lutte contre l’épidémie de Covid-19.

Ceci posé, la soirée se révèle d’un remarquable niveau musical, et même théâtral, les chanteurs n’hésitant pas à se déplacer sur le podium où ils ont pris place, devant l’orchestre. Jouant véritablement, avec des expressions du visage puissamment évocatrices, ils bravent même, contrairement à ceux d’Aida, la veille, les règles de distanciation physique en vigueur : Tosca et Cavaradossi s’embrassent (ils sont, il est vrai, mariés à la ville !), et la diva agrippe Scarpia par le revers de sa veste pour le poignarder.

Étoile attendue de ce concert de prestige, Anna Netrebko ne déçoit pas les espoirs placés en elle, dans une héroïne dont elle a appris à maîtriser les écueils vocaux et interprétatifs, depuis sa prise de rôle au Metropolitan Opera de New York, en avril-mai 2018. Dans une forme optimale, elle traduit à la perfection le mélange de passion et de fragilité propre à Floria Tosca, malgré quelques petites faiblesses d’intonation ici et là, sans doute imputables aux conditions du plein air (vent, bruits de la rue, amplification des voix).

La soprano russo-autrichienne fait son entrée dans une longue robe blanche damassée, un voile sur la tête, en portant dans ses bras le traditionnel bouquet de fleurs destiné à la Madone. Au deuxième acte, on la retrouve en rouge, puis, au troisième, en noir. Diva jusqu’au bout des ongles, elle termine l’opéra sur un coup de théâtre : au moment de sauter dans le vide, elle descend du podium et remonte le tapis rouge au milieu du parterre, sous les applaudissements d’un public en délire, qui en oublie que chef et orchestre n’ont pas fini de jouer.

Ludovic Tézier est un Scarpia au charisme irrésistible. Sans costume de scène, ni maquillage, il suscite la crainte dès sa formidable entrée au premier acte, la voix sonnant glorieuse et sûre, dans un emploi dont le baryton français connaît désormais les moindres subtilités.

Timbre séduisant et intonation précise, Yusif Eyvazov a décidément accompli d’énormes progrès, ces six dernières années. Dommage que le ténor azerbaïdjanais ne raffine pas davantage dans ses airs : le poignant « E -lucevan le stelle », notamment, est ici donné à pleine voix, sans se soucier des nuances.

Le chef slovaque Juraj Valcuha s’attache avant tout à suivre les chanteurs, à les aider du mieux possible à franchir les obstacles de la partition, rendus particulièrement ardus par les circonstances. Au III, il veille ainsi à ce qu’Anna Netrebko respecte scrupuleusement les indications rythmiques de Puccini. Ce qui ne l’empêche pas de tirer le meilleur des chœurs et de l’orchestre du Teatro San Carlo (dont il est le directeur musical depuis quatre ans), y compris dans l’architecture complexe du « Te Deum ».

Un regret, quand même : le recours à un synthétiseur pour certains effets spéciaux. Passe encore pour les coups de canon et le claquement des fusils, mais quelle trivialité dans les interventions de l’orgue et des cloches !

GIOVANNI D’ALO

© MARIO WURZBURGER

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