Comptes rendus Toulon, capitale de la comédie musicale
Comptes rendus

Toulon, capitale de la comédie musicale

30/03/2022

Opéra, 27 mars

De tous les « musicals » nés de la collaboration entre Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II, South Pacific est sans doute celui qui fait le plus rêver les passionnés de grandes voix du passé. Il fut écrit, en effet, pour le légendaire Ezio Pinza (1892-1957), l’une des basses les plus exceptionnelles de l’histoire, qui le créa au Majestic Theatre de New York, le 7 avril 1949.

À l’époque, le chanteur vedette du Metropolitan Opera (882 soirées entre 1926 et 1948 !), approchant de la soixantaine et n’ayant plus rien à prouver à l’opéra, était en quête de reconversion. Broadway la lui offrit, avec un succès retentissant jusqu’en juin 1950, date à laquelle il choisit de quitter la production. Et tant pis pour les esprits chagrins qui y virent une forme de trahison, voire de prostitution, d’un talent destiné à des tâches plus nobles !

Disons-le d’emblée : la nouvelle production de l’Opéra de Toulon est un enchantement. Pour l’œuvre, d’abord, même si son livret, truffé de références à l’affrontement des États-Unis et du Japon dans le Pacifique, entre 1941 et 1945, parle sans doute moins au public européen qu’américain – contrairement, par exemple, à celui de The Sound of Music (La Mélodie du bonheur, 1959) des mêmes Rodgers et Hammerstein. Certains dialogues parlés sont un peu longs – avec raison, l’équipe artistique n’a pratiqué aucune coupure –, sans que cela retire une once de son charme à South Pacific.

Celui-ci repose sur des émotions simples, exprimées sans fioritures, en jouant à fond sur le registre mélodramatique, mais en s’arrêtant juste avant de basculer dans l’excès de larmes et de sirop. On en veut pour preuve les « songs » d’Emile de Becque, « Some Enchanted Evening » et « This Nearly Was Mine », deux mélodies irrésistibles, comme Rodgers en avait le secret – on remarque, au passage, à quel point le compositeur connaissait bien la voix d’Ezio Pinza, notamment son exceptionnelle étendue, qui lui permettait d’être aussi à l’aise dans les emplois de baryton que de basse.

Faut-il distribuer un chanteur d’opéra dans le rôle ? Depuis les années 1950, on a pu y entendre Giorgio Tozzi, Justino Diaz, Paulo Szot, Teddy Tahu Rhodes et Rod Gilfry. Mais un spécialiste du « musical » peut tout aussi bien faire l’affaire, pour peu qu’il ait la qualité de timbre et la technique nécessaires. C’est le cas du baryton américain William Michals, grand habitué de Broadway (Les Misérables, Man of La Mancha, The Music Man, The Sound of Music…), dont on entend qu’il fut jadis un Marcello (La Bohème) et un Escamillo (Carmen). Son interprétation des deux « songs » précités fait passer le frisson.

Aucune ambiguïté dans le cas de Nellie Forbush, héroïne taillée sur mesure pour une légende de Broadway, Mary Martin (1913-1990), également créatrice de Maria dans The Sound of Music. Pourtant, c’est dans l’opéra que Kelly Mathieson a fait ses débuts, avant de se tourner vers le « musical ». La soprano britannique, qui adopte l’accent américain avec une facilité confondante, accomplit un sans-faute : timbre lumineux, présence scénique rayonnante, aisance équivalente dans le chant, la danse et les dialogues parlés.

Du reste de la distribution, d’un niveau d’ensemble impressionnant, se détache Jasmine Roy, aussi épatante ici que dans Kiss Me, Kate, au Théâtre du Châtelet, et Wonderful Town, déjà à Toulon. Une mention, également, pour Mike Schwitter, jeune ténor américain, à l’émission naturellement haut placée, dont les capacités d’émotion font merveille dans le splendide « Younger Than Springtime » du Lieutenant Joseph Cable.

Au pupitre d’un Orchestre de l’Opéra de Toulon manifestement heureux de jouer cette musique (South Pacific gagne à être donné avec un effectif de quarante instrumentistes, là où Broadway se contente souvent de la moitié), Larry Blank fait preuve d’une compétence sans faille. Pour l’avoir dirigé dans le monde entier, il connaît les moindres secrets de ce répertoire, qu’il sert avec un lyrisme et un sens du rythme époustouflants.

Pour cette création française, Olivier Bénézech fait preuve d’autant de goût et de doigté que dans ses précédents Street Scene, Follies, Sweeney Todd, Wonderful Town et Into the Woods à Toulon. De beaux décors, des costumes soignés, une direction d’acteurs au plus près des émotions, une chorégraphie dynamique mais jamais agitée, rendent justice à l’œuvre, sans chercher à lui faire dire davantage qu’elle ne peut. Ce respect, uni à un sens aigu du spectacle grand public, est exactement ce dont South Pacific a besoin.

Une nouvelle réussite à porter au crédit de Claude-Henri Bonnet, directeur général et artistique de l’Opéra de Toulon, qui quittera ses fonctions, l’été prochain, avec la satisfaction d’avoir fait de la maison la capitale française du « musical » de qualité. Espérons que son successeur, dont on connaîtra le nom dans les prochaines semaines, poursuivra dans cette voie, sur un territoire très peu fréquenté depuis le départ de Jean-Luc Choplin du Châtelet, puis du Théâtre Marigny.

RICHARD MARTET


© FRÉDÉRIC STÉPHAN

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