Jonas Kaufmann (Otello) – Marco Vratogna (Iago) – Frédéric Antoun (Cassio) – Thomas Atkins (Roderigo) – In Sung Sim (Lodovico) – Simon Shibambu (Montano) – Maria Agresta (Desdemona) – Kai Rüütel (Emilia) Royal Opera Chorus, Orchestra of the Royal Opera House, dir. Antonio Pappano. Mise en scène : Keith Warner. Réalisation : Jonathan Haswell (16:9 ; stéréo : LPCM ; DTS 5.1)

2 DVD Sony Classical 88985491959 & 1 Blu-ray 88985491969

Filmé au Covent Garden de Londres, le 28 juin 2017, ce DVD confirme, pour l’essentiel, les impressions que cette nouvelle production d’Otello nous avait laissées dans la salle (voir O. M. n° 131 p. 55 de septembre) : mise en scène fonctionnelle, mais dépourvue d’intérêt, de Keith Warner ; orchestre et chœurs somptueux, sous la baguette d’un Antonio Pappano à son meilleur dans les deux derniers actes ; comprimari en place, avec une mention pour l’éblouissant Cassio de Frédéric Antoun ; Iago efficace, mais trivial, de Marco Vratogna, incapable d’échapper à une composition de traître de mélodrame on ne peut plus banale (ricanements et détimbrages compris !).

Vue et entendue depuis l’amphithéâtre du Royal Opera House, nous avions admiré sans réserve la Desdemona de Maria Agresta. Son chant n’appelle toujours aucun reproche, mais les gros plans desservent la comédienne, soulignant son manque de jeunesse et, surtout, son déficit de charisme.

Jonas Kaufmann, en revanche, est encore plus éblouissant ici. D’abord, il chante remarquablement : timbre à la couleur naturellement barytonnante, sans aucun assombrissement artificiel ; grave émis avec un naturel parfait ; aigu lumineux et puissant ; sens inné du clair-obscur, qui fait merveille dans les monologues à mi-voix. Ensuite, la composition fascine, les plans rapprochés permettant de mieux comprendre une incarnation qui, vue de loin, nous avait laissé perplexe pendant la première moitié de la représentation.

Pour le ténor allemand, dans cette mise en scène du moins, qui l’habille en Roméo au premier acte, Otello est un homme jeune et séduisant, dont aucun brou de noix ne vient colorer le visage. Comme égaré dans son rôle de chef militaire, il manque cruellement de confiance en lui (« Abbasso le spade ! » accuse un réel déficit d’autorité), y compris dans ses rapports avec sa femme (on attend, a priori, davantage d’ardeur et de flamme dans le duo « Già nella notte densa »).

La fin du II, et tout ce qui suit, révèle le nœud du problème : Otello souffre d’hallucinations, qui le détachent du monde qui l’entoure. Isolé dans un univers mental peuplé de visions et de fantasmes, il devient le protagoniste des films qu’il se fait dans sa tête. Du coup, on comprend pourquoi les mensonges de Iago fonctionnent aussi bien. Connaissant son maître mieux que personne, l’enseigne exploite ses failles, à commencer par son incapacité à percevoir la réalité.

Dans cette perspective, le III et le IV prennent la forme d’une course à l’abîme, Otello s’enfonçant de plus en plus dans ses hallucinations qui, successivement, le conduisent à insulter Desdemona, puis à la tuer. Le meurtre n’a plus rien de conscient, ce qui confère au personnage un surcroît d’émotion et de vulnérabilité. Impossible d’oublier le regard de Jonas Kaufmann dans les dernières minutes de l’opéra, exorbité et fixé sur un au-delà dont personne, à part lui, ne peut deviner la teneur !

Cette composition à la fois magistrale et puissamment originale justifie, à elle seule, l’acquisition du DVD. Et puis, quel pied de nez à tous ceux qui, après l’avoir encensé (souvent de manière excessive), n’ont pas de mots assez durs pour dénigrer le ténor allemand ! Non, Jonas Kaufmann n’est pas fini, loin de là. Il a encore beaucoup à apporter aux spectateurs du monde entier et cet Otello en apporte la démonstration éclatante.

Rendez-vous, maintenant, à Munich, le 23 novembre prochain, pour les retrouvailles de Jonas Kaufmann avec Otello, dans une nouvelle production. Il sera intéressant de voir la manière dont sa conception du rôle a évolué.

RICHARD MARTET

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