Comptes rendus Wozzeck virtuose à Paris
Comptes rendus

Wozzeck virtuose à Paris

01/04/2022

Opéra Bastille, 27 mars

On pouvait s’inquiéter du transfert, sur la vaste scène de l’Opéra Bastille, de la production créée à Salzbourg, pour la plus petite Haus für Mozart, en août 2017 (voir O. M. n° 132 p. 66 d’octobre) – et déjà connue en DVD, chez Harmonia Mundi (voir O. M. n° 143 p. 83 d’octobre 2018). Elle y gagne pourtant une respiration nouvelle, malgré sa saturation visuelle d’une ébouriffante virtuosité, à partir du petit écran où Wozzeck projette, à l’intention du Capitaine, des films chaotiques évoquant la Première Guerre mondiale, et son accumulation de grotesque et d’horreur.

Le concept de William Kentridge tient bien la route, face aux productions qu’on a vues depuis, même si nous continuons de regretter la réduction de l’Enfant à une marionnette insensible, portant masque à gaz, et surtout le sacrifice de toute la bouleversante dernière scène, renvoyant le chœur d’enfants en coulisse.

La distribution n’est, elle aussi, qu’en partie nouvelle, reprenant le solide Tambour-Major de John Daszak, malgré une légère tendance à forcer, le Fou simplement correct de Heinz Göhrig, mais surtout l’éblouissant Capitaine de Gerhard Siegel, éminent titulaire du rôle (déjà à l’Opéra Bastille, en 2008 !), et toujours aussi fascinant, tant dans sa maîtrise technique que dans son intense présence scénique.

Parmi les nouveaux, on distinguera d’abord le Wozzeck du Danois Johan Reuter, au beau registre homogène de baryton-basse. Exemplairement articulé, et personnage puissant, capable des plus brutales explosions, comme de moments de repliement intérieur : bien loin de la constante hébétude de celui de Matthias Goerne, réfugié dans ses basses caverneuses.

Eva-Maria Westbroek n’est pas moins éloignée de la juvénile et touchante Marie d’Asmik Grigorian. En très bonne voix, avec un aigu rond et chaleureux, au vibrato bien dominé, la soprano néerlandaise donne toute leur intensité à ses émouvantes scènes (la berceuse et la lecture de la Bible), pour une prestation d’ensemble justement acclamée au rideau. Avec sa beauté mûrie, et une noblesse toute naturelle, disons pourtant qu’elle semble évoluer sur une autre planète que dans l’univers misérable de Wozzeck.

Le baryton-basse allemand Falk Struckmann convainc dans le rôle du Docteur, son jeu délié donnant tout son relief à la scène de la rue. Souffrant (et remplacé, trois jours plus tôt, par Matthew Newlin), le jeune ténor germano-turc Tansel Akzeybek, le seul à porter masque, a tenu à assurer cette représentation du 27 mars. On regrette de ne pouvoir évaluer, pour ses débuts in loco, son Andres. Mais on se félicite de la Margret, d’un saisissant relief, de la mezzo française Marie-Andrée Bouchard-Lesieur.

À la tête d’un somptueux Orchestre de l’Opéra National de Paris, et avec des Chœurs impeccablement performants, la Finlandaise Susanna Mälkki enchante par ses tempi et phrasés, jusqu’à l’interlude final, qui libère toute sa charge d’émotion : la salle lui fait, aussi, un triomphe mérité.

FRANÇOIS LEHEL


© OPÉRA NATIONAL DE PARIS/AGATHE POUPENEY

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